Les enfants, dans ces écoles, payent à leur professeur une petite redevance en mil, poulets, etc., etc. Ils doivent, de plus, le soir, à la sortie de la classe, aller dans le village quêter de porte en porte pour le marabout qui les instruit. Il est rare qu’ils reviennent les mains vides et ils lui portent régulièrement tout ce qui leur a été donné, sans en rien détourner.

Je crois bien, malgré toute leur assiduité, que la classe ne fut pas régulièrement faite pendant la journée que je passai à Laminia ; car l’arrivée d’un blanc dans un village noir est toujours un gros événement. Chacun veut le voir, lui parler, et les jeunes élèves ne furent pas les derniers à venir me visiter. Aussi ne fut-ce guère que dans la soirée, et encore pendant peu de temps, que je les entendis psalmodier leur leçon du jour.

Vers cinq heures du soir, quand je sortis un peu dans la cour de l’habitation pour prendre l’air au coucher du soleil, je pus assister à une séance de tatouages assez originale pour que je la raconte ici. D’une façon générale, le tatouage est peu usité chez les Noirs. Par tatouages j’entends les dessins bizarres, étranges et burlesques que l’on voit sur le corps des indigènes de certaines îles océaniennes. Chez les noirs du Soudan, et particulièrement chez les peuplades de race Peulhe et Ouolove, il n’y a guère que les lèvres et les gencives qui soient l’objet de pratiques de ce genre. Cette coutume est bien plus fréquente chez la femme que chez l’homme. Elle consiste à tatouer en bleu foncé tirant sur le noir, la lèvre inférieure, et en bleu clair les gencives. L’opération est pratiquée presque uniquement par les femmes de cordonnier. Nous avons pu en suivre exactement tous les détails et ils sont assez curieux pour que nous n’en omettions aucun.

La femme qui opère s’asseoit à l’extrémité d’une natte, les jambes étendues et écartées. Le ou la patiente s’étend sur le dos, la tête reposant sur le pagne de l’opérateur, entre ses jambes.

Femme Toucouleur (Sénoudébou).

L’appareil opératoire est des plus simples. Il se compose : 1o d’une poudre noire très fine contenue dans une corne de bœuf ou de chèvre, et obtenue par la calcination d’arachides pilées ensuite et réduites en poudre absolument impalpable ; 2o un ou plusieurs chiffons ; 3o de l’appareil qui sert à faire les piqûres. Cet instrument se compose d’une demi-douzaine environ de dards d’Accacia très acérés et fortement attachés ensemble.

Le patient couché, comme je l’ai dit plus haut, l’opérateur lui relève la lèvre supérieure de la main gauche, s’il s’agit de tatouer les gencives supérieures ; avec la droite et principalement à l’aide du pouce, il étend sur la gencive une petite couche de poudre d’arachides calcinées ; puis, à l’aide de l’instrument décrit plus haut, il pratique des piqûres multiples sur toute la gencive, de façon à ce que le sang jaillisse. Ceci fait, et lorsque la victime a craché tout le sang ainsi extrait, l’opérateur essuie avec le chiffon (lequel sert à tout le monde), en appuyant fortement, puis, à l’aide du pouce de la main droite, il applique sur la gencive une couche relativement épaisse de poudre d’arachides en appuyant fortement. L’opération est faite. Mais pour qu’elle réussisse, on comprend qu’il est nécessaire que la poudre reste en contact pendant plusieurs jours avec la partie intéressée. Pour cela, le patient est obligé de parler le moins possible ou, tout au moins en parlant, de s’efforcer de ne pas remuer la gencive tatouée. Il faut boire et manger avec mille précautions ; enfin, faire en sorte de ne pas enlever la couche de poudre qui doit produire le tatouage. Deux ou trois jours suffisent pour cela, et, alors, après s’être bien lavé, on constate que la gencive a cette belle couleur violacée si appréciée des élégantes.

Beaucoup de femmes se colorent aussi les gencives supérieures et inférieures, ainsi que la lèvre inférieure, ou bien seulement les gencives. Mais il est rare, lorsque la lèvre inférieure est tatouée, que les gencives ne le soient pas.

Le tatouage de la lèvre inférieure se fait absolument comme celui des gencives. Il est bien plus douloureux. Cela se comprend aisément. De plus, la grosseur de la lèvre est de beaucoup accrue, ce qui augmente en même temps considérablement le prognathisme, qui est, comme on le sait, considéré chez les noirs comme un des principaux attributs de la beauté.