Mour-Seïny rentra triomphalement à Koussalan (Niani) après avoir mis à sac le Ouli et satisfait ainsi la vengeance de Simotto-Moro, qui ne crut même pas devoir cacher tout le plaisir que lui causait la défaite et la ruine de son hôte.
Jusqu’en 1881, époque à laquelle il mourut, la paix ne fut pas troublée. Son fils Dimbo, qui lui succéda, hérita de la haine que son père avait vouée aux Oualiabés (famille régnante du Ouli) et aux Sissibés (famille régnante du Bondou). Aussi, en 1886, lorsque le marabout Mahmadou-Lamine se sauva de Dianna devant la colonne du colonel Galliéni, ce fut à Toubacouta, auprès de Dimbo, qu’il alla se réfugier et reconstituer son armée. Dès lors, ce village devint le repaire de tous les brigands et de tous les rebelles du Niani, du Sandougou, en un mot, de tous les pays Mandingues riverains de la Gambie et du Saloum.
Cet état de choses ne pouvait durer longtemps ainsi sans exposer les pays alliés de la France à devenir encore la proie des colonnes de Mahmadou-Lamine. Le colonel Galliéni, alors commandant supérieur du Soudan Français, obligé de se rendre en toute hâte sur les bords du Niger où sa présence était urgente, résolut, pour tranquilliser les populations et pour surveiller les agissements du marabout pendant l’hivernage, d’établir un poste provisoire dans le pays. A cet effet, il chargea le lieutenant indigène Yoro-Coumba, des tirailleurs sénégalais, de se rendre dans le Bondou et dans les pays riverains de la Gambie, afin d’entamer des relations suivies avec les habitants et de ramener à nous ceux qui tenaient encore pour Mahmadou-Lamine.
Le lieutenant s’acquitta avec intelligence et succès de sa mission et put s’avancer jusqu’à Yabouteguenda sur la Gambie, à une journée de marche de Toubacouta. Dans ce périlleux voyage, il n’était accompagné que de dix tirailleurs sénégalais et d’une centaine de cavaliers du Bondou que commandait Ousman-Gassy. Notre ami Abdoul-Séga, chef de Koussan-Almamy, lui servait d’interprète et de secrétaire. Saada Ahmady, le nouvel almamy du Bondou, n’avait pu l’accompagner jusqu’à Yabouteguenda et était resté à Nétéboulou, village distant d’une étape de ce dernier.
Yoro-Coumba, revenu à Sini, la capitale du Ouli, dans la dernière quinzaine d’avril 1887, y reçut l’ordre de M. le colonel Galliéni de revenir dans le Bondou et d’y choisir un endroit convenable non loin du Niéri-Kô pour y établir le poste d’observation.
Il fit choix de Bani-Israïla, village du Diaka, province tributaire du Bondou. Tous les habitants de ce village, musulmans fanatiques, avaient suivi le marabout Mahmadou-Lamine dans sa fuite. Mais peu après que le lieutenant s’y fut établi ils commencèrent à revenir et peu à peu le village se repeupla. Du reste, depuis son arrivée dans le pays, il n’avait cessé d’envoyer des émissaires dans les États voisins pour annoncer à ceux qui s’y étaient réfugiés qu’ils pouvaient sans crainte retourner dans leurs villages respectifs.
Ce fut dans la première quinzaine de mai 1887 que le capitaine Fortin fut nommé, par M. le colonel Galliéni, commandant du poste de Bani-Israïla et de la colonne qui, au retour de la belle saison, devait opérer contre Toubacouta. Il s’établit à environ cinq ou six cents mètres au Sud-Est du village, en un endroit assez élevé d’où l’on domine toute la plaine environnante. Il construisit là un poste des mieux fortifiés et capable de résister à toutes les attaques du marabout. La garnison en était relativement peu nombreuse, mais suffisante cependant pour tenir la campagne sans crainte d’essuyer un échec. Fortin n’avait avec lui, en effet, qu’une compagnie de tirailleurs sénégalais que commandait le lieutenant Renard, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène Yoro-Coumba, dont la mission était terminée. Monsieur le pharmacien de deuxième classe Liotard était chargé d’assurer le service de l’ambulance, et deux interprètes, dont l’un était notre ami Abdoul-Séga de Koussan-Almamy, étaient à la disposition du commandant. Le commandant du cercle de Bakel était chargé d’assurer le ravitaillement de la petite colonne.
Au milieu de ce pays dévasté, et malgré les privations de toutes sortes et les maladies qui l’assaillirent à cette époque si malsaine dans les pays chauds, la petite troupe que commandait notre ami ne se laissa jamais aller au découragement et traversa victorieusement ces pénibles épreuves. Tous, à l’exemple de leur chef, rivalisèrent de courage et de dévouement, et l’on peut dire que cette campagne fut une des plus glorieuses et des plus intelligemment conduites de toutes celles que nous avons entreprises au Soudan.
Mettant à profit l’inaction forcée à laquelle le condamnait la saison des pluies, le capitaine Fortin noua des relations très suivies avec les pays riverains de la Gambie et obtint de leurs chefs la promesse qu’ils arrêteraient le marabout s’il venait à se réfugier chez eux.
Vers la fin du mois de juillet, le Niéri-Kô n’était plus guéable et l’inondation était telle qu’il était devenu absolument impossible, en cas de besoin, de mobiliser la garnison de Bani. Fortin tourna la difficulté en envoyant dans le Ouli Ousman-Gassy avec une centaine de cavaliers et deux cents fantassins. Ousman-Gassy alla camper à Sini. Grâce à ses dispositions, Sini put repousser victorieusement les attaques du marabout et lui infliger même une cruelle défaite, mais Ousman-Gassy ne put arriver à temps pour secourir Nétéboulou, dont Mahmadou-Lamine réussit à s’emparer par surprise.