Entre temps, Fortin négocia activement avec le roi du Fouladougou, Moussa-Molo, et réussit à conclure avec lui un arrangement en vertu duquel notre nouvel allié franchit la Gambie et installa tout le long de ce fleuve, jusqu’à Mac-Carthy, sur la rive droite, des postes de guerriers destinés à barrer la route au marabout, dans le cas où Toubacouta pris, il voudrait fuir et chercher un refuge sur la rive droite. Dans le même but, il enjoignit aux Massa-Diambour et Massa-Coutia (Kalonkadougou) de marcher avec leurs guerriers contre Mahmadou-Lamine si, par hasard, il venait à s’enfuir vers le Nord. Les mêmes précautions étaient prises vers l’Ouest et Ousman-Celli, chef de Oualia (Sandougou), l’alcati (chef) de Koussalan et tous les autres chefs Ouolofs et Torodos du Niani s’étaient engagés à l’arrêter s’il fuyait vers leurs pays respectifs.

Tout était, comme on le voit, savamment combiné. Rien n’était laissé au hasard, à l’imprévu. La réussite était certaine, et c’en était fait de la puissance du marabout.

Toutes ces dispositions prises, Fortin n’attendit plus pour agir que les ordres du colonel et les renforts qui lui étaient annoncés. — Le 22 novembre 1887, ils arrivèrent. C’étaient deux compagnies de tirailleurs sénégalais commandées par le lieutenant Chaleil, ayant sous ses ordres les lieutenants Pichon et Poitout, une section d’artillerie commandée par le lieutenant Le Tanhouézet. En plus, le lieutenant Levasseur, de l’état-major du Soudan, et le docteur Fougère, médecin de deuxième classe de la marine, étaient mis à la disposition du commandant de la colonne expéditionnaire.

Enfin, le 28 novembre au soir, après avoir organisé ses troupes, Fortin quittait Bani et marchait contre Toubacouta. La colonne arriva rapidement à Sini, d’où une colonne volante fut expédiée à Passamassi pour couper la retraite à l’ennemi s’il tentait de fuir vers le Kantora. Le 5 décembre, la colonne campe à Soutouko, le 6 à Dalla-Bâ, à trois kilomètres de l’ennemi. Cette dernière marche se fit de nuit pour ne pas éveiller les soupçons des rebelles. Enfin, le 7, au point du jour, on arrive devant Toubacouta. Immédiatement, le feu est ouvert. Toubacouta est mitraillé et livré aux flammes. Mais le marabout, qui, par hasard, n’avait pas couché cette nuit-là dans le village, put échapper et s’enfuir vers le Sandougou. Sans perdre de temps, Fortin lança à sa poursuite Ousman-Gassy et Moussa-Molo avec leurs cavaliers. Ils l’atteignirent au village de N’goga-Soukouta. Moussa-Molo, l’ayant fait cerner et tuer par ses cavaliers, lui fit trancher la tête par un de ses griots, qui l’apporta au capitaine Fortin, à Toubacouta. Ainsi se termina cette glorieuse campagne, et tel fut, sauf erreurs, ce brillant fait d’armes, trop peu connu en France et qui fait le plus grand honneur au capitaine Fortin, aux courageux officiers et aux vaillantes troupes qui le secondèrent si bravement.

Après avoir laissé à l’Ouest les ruines de l’ancien village de Toubacouta et franchi le marigot de Maka-Doua, nous gravissons le versant peu incliné de la colline sur laquelle s’élève le nouveau village de Toubacouta. Comme nous l’avons dit plus haut, nous sommes là dans le Sandougou. Je fus, du moins en apparence, bien reçu par les habitants de ce village désormais célèbre. J’eus pour logement une case vaste, spacieuse, carrée, bien aérée et ne ressemblant en rien aux cases que j’avais habitées jusqu’à ce jour. Je me rappelle encore combien grand fut mon étonnement et ma satisfaction de me voir ainsi logé et j’en témoignai au chef tout mon contentement.

Je n’ai pas besoin de dire qu’il me fit mille protestations d’amitié et de dévouement. On verra par ce qui suit que ses actes furent loin d’être en accord avec ses paroles. D’abord, contrairement aux usages de tous les pays noirs, il ne m’envoya rien pour mes repas, et ce ne fut que lorsque Sandia lui eût fait part de mon étonnement qu’il se décida à faire préparer du couscouss pour mes hommes que je lui payai comptant, bien entendu. Je puis dire qu’à part les villages Coniaguiés, où nous en fûmes réduits à la portion congrue, ce fut à Toubacouta que je fus le plus mal hébergé : aussi ma surprise fût-elle extrême quand il me montra une attestation de la mission de délimitation des possessions anglaises et françaises en Gambie, qui avait séjourné dans son village quelques mois auparavant, par laquelle le plus grand éloge était fait de la généreuse hospitalité qu’il leur avait offerte. Ce ne fut que dans la soirée qu’il revint à de meilleurs sentiments et qu’il vint m’offrir un mouton que je refusai impitoyablement.

La journée se passa sans autre incident qu’un violent orage accompagné d’une pluie diluvienne, et l’arrivée d’un envoyé de Guimmé-Mahmady, chef du Sandougou, qu’il avait chargé de venir me chercher là pour me conduire à Missira, sa résidence.

Pendant toute la nuit, la pluie tomba à torrents. Elle ne cessa que vers deux heures du matin, et nous pûmes au point du jour partir pour Missira. J’aurais été désolé d’être forcé de rester un jour de plus à Toubacouta. La réception qui m’y avait été faite était loin de m’y engager.

Le nouveau village de Toubacouta est situé à environ vingt-et-un kilomètres de Barocounda et à neuf kilomètres de la Gambie. Sa population, formée uniquement de Malinkés musulmans, est environ de six cents habitants. Il est bien construit, bien entretenu et d’une propreté remarquable pour un village noir. J’en fus littéralement charmé. Il est absolument ouvert et ne possède ni tata, ni sagné. Ses environs sont bien cultivés et il est entouré des lougans les mieux entretenus et des plus belles rizières de la région. Son troupeau est relativement nombreux et chaque propriétaire possède en quantité moutons, chèvres et poulets.

Toubacouta appartient aujourd’hui à l’Angleterre. Il est compris dans la zone de terrain que nous lui avons cédé par le traité du 10 août 1889.