La véritable autorité dans le pays est donc celle du Fouta-Diallon et elle s’exerce spécialement pour recueillir l’impôt et pressurer les populations qui lui sont soumises.
Le chef des Malinkés, qui réside à Dikhoy, ne jouit absolument d’aucun pouvoir. C’est, du reste, la coutume dans les pays Malinkés. On vient parfois lui demander son avis dans certaines contestations entre villages ou entre particuliers ; mais il est rarement suivi. En résumé, c’est un chef qui n’en a que le nom.
Les autres villages, Peulhs, Sarracolés, Diakankés s’administrent comme bon leur semble. Chez les Diakankés, le chef de Sillacounda jouit d’une autorité assez respectée des autres villages ; car les quatre villages Diakankés sont tous habités par les membres de la même famille.
En résumé, au point de vue politique, il n’y a réellement qu’une autorité dans le Niocolo, la volonté de l’almamy de Timbo. Nous avons dit plus haut comment elle s’exerçait. Sauf la question de l’impôt, rien n’est réglé. C’est l’anarchie et le désordre par excellence.
Par suite du traité passé avec le Fouta-Diallon, le Niocolo se trouve également placé sous le protectorat de la France. Les habitants du pays voudraient bien nous voir intervenir en leur faveur contre leurs tyrans, mais il serait difficile de faire quoi que ce soit pour eux sans se heurter contre l’autorité de l’almamy. Malgré tout, il est temps qu’une solution intervienne, car nos caravanes et nos marchands sont littéralement dépouillés par les droits exorbitants que l’on exige d’eux.
Rapports du Niocolo avec les pays voisins. — Bien que le Niocolo soit tributaire du Fouta-Diallon, bien qu’il fasse partie du grand empire Peulh, ses habitants ne sont nullement protégés par les Peulhs, bien au contraire. Ils n’ont du protectorat que les charges sans en avoir les avantages, et ses villages, quand ils sont attaqués, ne sont jamais défendus. On ne vient jamais à leur secours. Aussi, leurs voisins ne se gênent ils guère avec eux et ils n’ont pas échappé aux attaques des almamys du Bondou. Aussi, en décembre 1869, sous prétexte que les gens de Marougoucoto avaient pillé une caravane du Bondou, ce qui pouvait bien être vrai, Boubakar-Saada, l’almamy, vint attaquer ce village et s’en empara aisément. La moitié de la population se sauva et le reste fut emmené en captivité. Quelque temps après, Boubakar autorisa ceux qui lui avaient échappé à reconstruire Marougoucoto. Mal lui en prit, car en 1875, ce village s’étant repeuplé et son tata ayant été solidement reconstruit, les habitants recommencèrent leurs brigandages et pillèrent sans merci tous les dioulas et toutes les caravanes venant du Bondou ou du Galam et qui s’aventuraient à leur portée. L’almamy Boubakar leur envoya deux de ses meilleurs guerriers pour leur enjoindre d’avoir à cesser d’harceler sans cesse ses sujets, et leur déclarer qu’en cas de refus il marcherait immédiatement contre eux. Le chef du village lui fit répondre que « s’il était le maître à Sénoudébou, lui il commandait à Marougoucoto, et que si les gens du Bondou voulaient passer par son village pour se rendre au Fouta-Diallon, sans payer l’impôt que toutes les autres caravanes acquittaient sans récriminer, il continuerait à le leur faire payer de force ». De plus ses émissaires ne furent même pas autorisés à se reposer dans le village. On ne leur donna même pas une calebasse d’eau pour se désaltérer et ils furent reconduits sous bonne escorte jusque sur la rive droite de la Gambie. Cette façon de procéder, si contraire à toutes les coutumes noires, équivalait à une déclaration de guerre. Boubakar, à bon droit, le comprit ainsi et se prépara à aller châtier ces insolents. Il fit alors appel à ses alliés du Gadiaga, du Kasso et du Logo, réunit une forte colonne et entra immédiatement en campagne. L’armée coalisée traversa la Gambie au gué de Tomborocoto et vint tomber sur Marougoucoto dans les premiers jours d’avril 1875. Mais les habitants étaient prévenus et se tenaient sur leur garde. Suivant une tactique assez commune chez les Malinkés, ils n’attendirent pas l’ennemi à l’abri de leurs murs et s’avancèrent contre Boubakar pour lui barrer la route. Du gué de Tomborocoto, la route suit un défilé que dominent de chaque côté des collines relativement élevées. Elle est de plus littéralement encombrée de roches qui la rendent difficilement praticable. Embusqués derrière les rochers et dans la forêt, ils attaquèrent à l’improviste l’armée coalisée. Malgré une vigoureuse défense, Boubakar fut obligé de battre en retraite, ses troupes se débandèrent et se précipitèrent en désordre vers le gué de Dina (c’est ainsi que les Toucouleurs appellent le gué de Tomborocoto). Poursuivies à outrance par les guerriers de Marougoucoto et leurs alliés, c’est à peine si elles purent franchir la Gambie sous le feu des ennemis embusqués derrière les rochers des collines environnantes. Boubakar et Ousman Gassy, son fils, ne purent, malgré leurs efforts, arriver à rallier leurs hommes et furent obligés de s’enfuir à bride abattue pour échapper aux balles des Malinkés.
Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes, parmi lesquels un de ses neveux, Sidy-Amady-Salif, de la branche des Sissibés de Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne qu’il affectionnait le plus, Saada-Samba-Yassa.
Depuis cette époque, aucune guerre n’a désolé le Niocolo. Les Malinkés qui l’habitent vivent en paix avec leurs voisins du Badon. Ils sont, du reste, de la même famille, ce qui cependant ne serait pas une raison. Il en est de même avec le Dentilia. D’ailleurs, ils ne se sentent plus assez forts pour essayer de brigander sur les routes comme ils le faisaient jadis. Opprimés comme ils le sont par le Fouta-Diallon, ils ne peuvent plus se permettre quoi que ce soit. Autrefois ils se livraient à un pillage en règle des caravanes qui passaient par leur pays. Tomborocoto et Marougoucoto avaient à ce sujet une réputation universelle au Soudan. Mais depuis quelques années, depuis que nous nous sommes occupés, bien peu pourtant, de leurs affaires, les vols ont cessé. Les autorités du Fouta-Diallon y ont mis bon ordre. Nous avons vu quelles étaient leurs relations avec les Peulhs du Sud. Je crois bien qu’ils préféreraient les voir ailleurs que là où ils sont ; mais ils ne peuvent rien dire, ce sont les maîtres.
Les Diankankés vivent absolument à part et n’ont avec les Malinkés que les relations qu’un peuple musulman peut avoir avec un peuple qui ne l’est pas.
Quant aux Sarracolés, ces juifs de l’Afrique, ils sont bien avec tout le monde, pourvu qu’ils en tirent profit et bénéfices, si petits qu’ils soient.