Au point de vue géologique, nous trouvons les mêmes terrains et les mêmes roches. En quittant Médina, on traverse une bande de latérite qui s’étend environ jusqu’au marigot de Bancoroti, puis on rencontre quelques argiles compactes et enfin la latérite réapparaît à deux kilomètres environ du village de Bembou et jusqu’à Saraia, elle alterne avec le terrain ferrugineux. Saraia est construit sur un monticule de terrain uniquement formé de latérite et richement cultivé.

Au point de vue botanique, les karités sont toujours excessivement abondants. Quelques-uns sont en fleur. Voici un fait important à signaler. La floraison de ce précieux végétal a lieu en janvier et février. C’est l’espèce Shée qui domine ici. Très peu de Manas. Les lianes Sabas ont réapparu et nous en avons vu de beaux échantillons, moins beaux toutefois que ceux qui viennent sur le bord des marigots. Remarqué aussi de nombreux spécimens de cantacoula, quelques beaux baobabs, ainsi que quelques fromagers, peu de Légumineuses. Enfin nous citerons en terminant les ficus très abondants, les sénos, et de beaux pieds de strophanthus.

Les Ficus sont très communs au Soudan. On y trouve les variétés les plus nombreuses de ce beau végétal. Les plus fréquentes sont : le Ficus sycomorus L., le Ficus Afzelii L., le Ficus rugosa L., le Ficus macrophylla Desf. Ce dernier est très commun, surtout dans le Bondou. C’est, pour ainsi dire, le seul arbre de toute cette région qui donne un beau feuillage. Le Ficus elastica Roxb., qui donne du caoutchouc, est malheureusement assez rare au Soudan, on ne le trouve guère que dans la Haute-Gambie, la Haute-Falémé et dans le haut cours du Bakhoy et du Bafing. Nous en avons trouvé quelques rares échantillons dans le Dentilia, le Konkodougou et le Bambouck. Quant au Banyan (Ficus religiosa W.), il est très commun dans tout le bassin de la Haute-Gambie, où il atteint des proportions gigantesques. Le Niocolo, le Badon, le Dentilia et le Gounianta notamment en possèdent de superbes échantillons. A l’incision, il donne également du caoutchouc ; mais il paraîtrait qu’il est de plus mauvaise qualité que celui qui est extrait du Ficus elastica.

Le Séno (Bambara et Malinké) est un végétal sur lequel je ne saurais trop attirer l’attention de ceux qui sont appelés à voyager au Soudan français. C’est un arbuste de taille moyenne qui, par son port, son feuillage, ses fruits et ses fleurs, rappelle absolument une rosacée du genre Prunus. Jusqu’à ce jour je l’avais considéré comme tel, n’ayant pu constater que ses caractères macroscopiques. Mais après un examen attentif, M. Cornu, professeur au Museum d’Histoire naturelle de Paris, est arrivé à le déterminer exactement. C’est une Olacinée du genre Ximenia[30]. Ce végétal est assez commun au Soudan, surtout dans le Fouladougou, le pays de Kita, le Manding, le Bambouck, le Dentilia et le Kuokodougou. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et dans l’interstice des rochers. Très rare sur les bords des marigots, il fait également défaut dans les terrains argileux. Cet arbuste atteint au plus trois mètres de hauteur. Sa tige, rarement droite, est difforme et son diamètre ne dépasse pas dix centimètres. A sa partie supérieure, elle émet un grand nombre de rameaux qui portent, en général, quelques dards acérés d’environ trois centimètres au plus de longueur. Ce caractère n’est pas constant. Ces rameaux ne sont pas parfaitement cylindriques, ils sont plutôt polyédriques et leur écorce, au bout de peu de temps, prend une teinte grisâtre caractéristique. Les feuilles sont simples, entières, généralement stipulées. Leur face supérieure est d’un beau vert foncé et leur face inférieure est blanchâtre. Elles sont peu abondantes. La fleur est blanche, régulière, à cinq divisions, et croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Les fruits ressemblent, à s’y méprendre, à la prune mirabelle. Ils sont moins allongés cependant et parfaitement sphériques. Ils sont presque toujours très abondants. Leur grosseur est celle d’une grosse noisette. Verts quand ils sont jeunes, ils sont d’un beau jaune doré quand ils sont arrivés à maturité. Tous ceux qui ont voyagé au Soudan les connaissent parfaitement. Ils possèdent une pulpe peu abondante, rafraîchissante, d’un goût aigrelet, légèrement aromatique et très agréable. Le noyau, très volumineux relativement à le grosseur du fruit, est d’un blanc bleuâtre ou jaunâtre. Il se laisse facilement broyer sous les dents et est complètement rempli par une amande d’un beau blanc nacré. Cette amande a un goût très agréable de laurier-cerise. Mais il faut bien se garder de la manger. Elle contient, en effet, une proportion considérable d’acide cyanhydrique. L’ingestion de sept ou huit d’entre elles suffit pour provoquer de graves accidents toxiques. J’en ai eu un jour un exemple frappant sous les yeux. Dans le courant du mois d’avril 1888, je faisais route de Koundou à Kita, avec M. le sous-lieutenant Fournier, décédé l’année suivante à Bammako ; à peu près à mi-chemin de Koundou au village de Siguiféri où nous devions faire étape, nous trouvâmes un magnifique Séno absolument chargé de fruits arrivés à maturité complète. Nous en fîmes chacun une ample provision. J’en mangeai environ une quinzaine, mais sans absorber une seule amande. Mon compagnon, au contraire, que, par mégarde, je n’avais pas songé à avertir, en croqua une dizaine à peu près. Tout se passa bien jusqu’à Siguiféri, où nous arrivâmes deux heures après. Mais à peine étions-nous installés à notre campement qu’il se plaignit de nausées et de violentes coliques. Peu après, quatre heures environ après l’ingestion des fruits, diarrhée abondante, vomissements fréquents, pâleur du visage, sueurs profuses et froides, légère stupeur, grande fatigue générale. J’eus de suite l’explication de tous ces symptômes quand, sur ma demande, il m’eût avoué avoir mangé une dizaine d’amandes de Séno. Vers cinq heures du soir, il se sentit un peu mieux et nous pûmes nous remettre en route. Mais ce ne fut que deux jours après qu’il fut complètement rétabli. Pendant tout ce laps de temps il éprouva fréquemment de désagréables nausées et surtout une saveur persistante d’amandes amères qui l’écœurait et l’empêchait absolument de manger.

Les Strophanthus sont relativement communs au Soudan. Il en existe à ma connaissance trois variétés, le Strophanthus hispidus D. C., le Strophanthus gratus Franchet, et une troisième variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment, surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le Strophanthus croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom de « Ravin des Voleurs ». Assez commun également aux environs de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck et le Bélédougou. Mais là où il croît vigoureusement c’est dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une belle Apocynée vivace dont la feuille est simple et entière. Elle est d’un vert sombre et ses deux faces, surtout l’inférieure, sont légèrement velues. La tige peu volumineuse a une couleur grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement, verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du pouce et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu résistants. Ce caractère n’est pas absolument constant et j’ai vu des individus chez lesquels il faisait absolument défaut. Le fruit tout spécial et qui ne permet pas de se tromper est un follicule sec long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très fine qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la grosseur de celles du café, sont plus comprimées et sont munies d’une longue aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment les principes actifs de la plante.

Les Bambaras de la boucle du Niger s’en servent pour empoisonner leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils confectionnent ainsi porte le nom de Kouno en Bambara. Les Malinkés disent également Kouno. Ils n’en font généralement pas usage, du moins dans la partie du Soudan que nous avons visitée. Voici comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases afin d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans l’urine pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes des flèches, des lances et même les balles.

Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par des armes enduites de Kouno sont toutes mortelles ; mais quand il y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »

Comme Binger, je n’ai donc pu arriver à connaître la composition de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève de calabar et voici ce qui me le ferait supposer. Un jour, non loin de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmes sur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines d’un superbe Physostigma venenosum qui croissait tout près. Je demandai alors à un de nos hommes, Bambara du pays de Ségou, à quoi cela servait. Il me répondit seulement : « Y a bon pour Kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri. » Je ne pus lui en faire dire davantage. La fève de calabar entre-t-elle réellement dans la composition de l’antidote du Kouno et sous quelle forme ? Nous ne saurions le dire.

Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements et on meurt par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.

Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie de marine[31] qui, à l’assaut de Dienna, reçut, je ne me rappelle plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche empoisonnée, me racontait à ce sujet ce qu’il avait ressenti dans la suite. Aussitôt après la blessure il n’éprouva, pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais dès le lendemain il fut sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit sensiblement. Il lui semblait parfois que pendant quelques secondes son cœur cessait de battre et éprouvait une sorte d’angoisse. Ces symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et qu’il eut recouvré toutes ses forces.