De Saraia à Dalafi, la route suit une direction générale Est-Nord-Est et ces deux villages ne sont distants l’un de l’autre que de sept kilomètres et demi. Elle ne présente aucune difficulté. Il n’y a aucun marigot important à signaler ni aucune colline. Elle traverse un pays absolument plat. De plus, elle est un peu débroussaillée et a environ deux mètres de largeur. De chaque côté se trouvent sans interruption de beaux lougans qui appartiennent les uns à Saraia et les autres à Dalafi. Par ci par là quelques cases s’élèvent au milieu des champs de mil. Elles sont destinées à servir d’abri aux travailleurs, pendant les grandes pluies de l’hivernage. Elles sont inhabitées pendant la saison sèche alors qu’on ne peut faire aucune culture.
Au point de vue géologique, nous ne trouvons absolument partout que de la latérite, sauf un petit ilot d’argiles compactes situé à peu près à mi-route.
Au point de vue botanique, beaucoup, beaucoup de karités, dont quelques-uns sont en fleur. Les lianes Sabas sont également assez abondantes. Notons encore quelques beaux ficus, quelques caïl-cédrats, de belles Légumineuses et, enfin, en arrivant à Dalafi, sur les bords d’un petit marigot à fond vaseux, quelques échantillons de Fafetone.
Le Fafetone n’est autre chose que le Calotropis procera R. Br. de la famille des Asclépiadées, qui donne par incision le caoutchouc. Fafetone est le nom ouolof de cette plante. Les Malinkés l’appellent N’goyo, les Bambaras N’gei et les Peulhs Poré. C’est une liane qui atteint parfois des dimensions considérables. Elle croît partout dans les rivières du Sud, au Gabon, au Fouta-Djallon, sur les bords du Tankisso et dans la majeure partie des régions situées dans la boucle du Niger. Elle aime un terrain humide ; aussi est-elle très commune dans les pays où l’hivernage se prolonge. Au Soudan, au contraire, où la saison des pluies ne dure guère plus de quatre mois au maximum, on ne la trouve que sur les bords des marigots. Elle fait absolument défaut dans le Bondou, le Ferlo, le Kaméra, le Fouladougou, le Bambouck et le Manding. Elle est, par contre, très abondante dans le bassin de la Gambie et de la Haute-Falémé. Elle sécrète un suc laiteux qui, par évaporation, donne du caoutchouc d’excellente qualité.
Les Noirs du Soudan ignorent absolument tout procédé pour recueillir le caoutchouc. Ce n’est guère qu’à partir de la Gambie qu’on commence à le récolter et la production augmente sensiblement, au fur et à mesure qu’on s’avance dans le Sud. Mac-Carthy est le point le plus septentrional où l’on commence à voir apparaître ce précieux produit. Les indigènes du Sud de la Gambie en apportent chaque année davantage aux comptoirs de la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique et de la Bathurst trading Compagny limited. En 1890, il en a été acheté environ 4,500 kilog. et, d’après les renseignements qui m’ont été donnés, cette quantité n’était qu’un minimum comparé aux achats faits depuis. Le caoutchouc que les indigènes apportent aux factoreries de Gambie est en boule de la grosseur du poing environ. Sa couleur est brune foncée à la surface ; mais, à l’intérieur, il est blanc grisâtre. Quand on les fend par le milieu, on constate à l’intérieur des lacunes assez grandes remplies d’un liquide parfois abondant, surtout quand la récolte a été récemment faite. Ce liquide est absolument nauséabond. Aussi les commerçants, avant d’acheter, ont-ils l’habitude de les fendre pour le faire écouler et aussi pour s’assurer qu’il n’est pas fraudé ; car les indigènes ont l’habitude, dans certaines contrées, d’introduire des cailloux à l’intérieur des boules. A Mac-Carthy, le caoutchouc se vend à peu près un franc vingt-cinq centimes le kilogramme. Les noirs mélangent parfois à leur stock de boules, des boules de gutta. Les traitants les refusaient toujours comme du caoutchouc de mauvaise qualité ; il n’en est plus de même aujourd’hui.
Les dioulas emploient, paraît-il, l’écorce du Fafetone comme stimulant. Il lui attribuent des vertus aphrodisiaques[32]. Les feuilles de ce végétal ont, de plus, disent les Malinkés du Ghabou et les Peulhs du Fouladougou, la propriété de clarifier l’eau. Les Pahouins du Gabon, les Soussous et les Balantes fabriquent, avec ses fibres, des fils très résistants. Enfin les graines sont entourées d’une soie courte qui sert à faire des fils qui, colorés en jaune ou en rouge, servent à coudre les boubous des élégants du Fouta-Djallon. On dit que cette soie serait dangereuse à manier et à travailler, car elle est très-cassante et les petits fragments que l’on peut absorber par la voie respiratoire détermineraient de graves affections pulmonaires.
Dalafi est un village Malinké qui peut avoir environ six cents habitants. Il est construit dans une sorte de cuvette au milieu d’une jolie petite plaine bien cultivée. Il est entouré d’un faible tata assez mal entretenu. Il en est de même, du reste, du tata qui entoure les cases du chef. D’ailleurs, d’une façon générale, le village est sale et beaucoup de cases tombent en ruines. La population est entièrement musulmane.
Quand nous arrivons à sept heures et demie, la moitié du village est encore endormie. Il faut dire que beaucoup de ses habitants étaient allés la veille à Saraia pour assister au mariage et n’étaient rentrés chez eux que fort avant dans la nuit. Ils faisaient la grasse matinée. Nous sommes installés aussitôt dans de bonnes cases, et, le chef du village prévenu de mon arrivée, vint me saluer en toute hâte. Je fus bien reçu à Dalafi et ne manquai de rien absolument. Un beau bœuf blanc fut immolé à mon intention, au grand chagrin d’Almoudo, qui aurait voulu l’acheter et l’emmener chez lui. Je lui demandai les raisons de cette préférence, il me répondit alors que, dans tous les pays noirs, tout le monde savait bien que lorsqu’on avait dans sa maison un bœuf blanc, on était sûr de voir réussir tout ce que l’on pourrait entreprendre. C’est le génie bienfaisant de la famille, le porte-bonheur infaillible. Aussi un bœuf blanc se paie-t-il toujours plus cher que les autres. Après cela, je me demandais comment alors mes hôtes avaient pu sacrifier ce précieux animal. Je fis interroger à ce sujet le fils du chef par Almoudo et il lui apprit qu’on ne s’était décidé à tuer ce bœuf que parce qu’il était vieux et qu’on venait d’en acheter un autre qui était meilleur. Ces paroles calmèrent un peu les regrets de mon superstitieux interprète.
Je n’aurais eu qu’à me louer des habitants de Dalafi, s’ils ne m’avaient pas effrontément menti, uniquement dans le seul but de ne pas m’accompagner à Faraba sur la Falémé. La longueur de l’étape les effrayait sans doute, et il leur en coûtait d’être obligés de secouer un peu leur paresse. A Médina-Dentilia et à Saraia, les hommes que j’avais interrogés sur la route à prendre pour me rendre à la Falémé, m’avaient tous déclaré que le plus court était de passer par Dalafi. En causant avec le chef, je lui déclarai, en conséquence, que je comptais partir le lendemain matin pour Faraba et lui demandai de me donner des guides et les hommes nécessaires pour soulager mes porteurs, car je savais pertinemment que l’étape était excessivement longue. Il ne répondit rien, mais son frère me dit alors qu’il n’y avait pas de route de Dalafi à la Falémé, que personne dans le village n’en connaissait et que lorsqu’ils y allaient ils étaient obligés de passer par Diaka-Médina. On juge de mon étonnement, après surtout ce que j’avais appris les jours précédents. Almoudo interrogea bon nombre d’habitants du village et tous lui dirent la même chose. Un dioula lui-même, qui se trouvait de passage à Dalafi, me confirma l’exactitude de ce que le frère du chef venait de me dire. Ce dioula était venu me trouver pour me prier de lui faire rendre une charge de kolas que les gens du village lui avaient dernièrement volée. Il n’avait donc aucun motif pour mentir comme eux, aussi ses paroles levèrent-elles tous mes doutes. Je décidai, en conséquence, de partir le soir même pour Diaka-Médina afin de ne pas perdre un jour et je fis part de ma détermination au chef qui me dit alors qu’à l’heure précise à laquelle je voudrais partir, il me donnerait autant d’hommes que je voudrais pour me conduire « dans la bonne route », jusqu’à ce village. Je le remerciai et lui fis même un petit cadeau. Malgré cela mes soupçons ne s’étaient pas complètement dissipés.
Donc, à deux heures trente minutes, nous nous mîmes en route. Les préparatifs du départ se firent rapidement. Les hommes du village qui devaient m’accompagner ne se firent pas attendre. Malgré l’heure, il faisait une chaleur fort supportable et surtout une brise de Nord qui tempérait considérablement l’ardeur du soleil. Ciel pur et sans nuages.