CHAPITRE XXIV
Le Dentilia. — Frontières, limites. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore, production du sol, cultures. — Faune, animaux domestiques. — Populations, Ethnographie. — Situation et organisation politiques. — Rapport du Dentilia avec les pays voisins. — Rapport du Dentilia avec les autorités Françaises. — Le Dentilia au point de vue commercial. — Conclusions.
Les Malinkés désignent sous le nom de Dentilia toute cette région assez vaste, du reste, qui est située entre le Niocolo à l’Ouest et le Konkodougou-Sintédougou à l’Est. Elle comprend, pour ainsi dire, toutes ces vastes plaines qui s’étendent dans la région septentrionale de l’immense quadrilatère dont la Gambie et la Falémé forment les deux grands côtés Ouest et Est et qui comprend le Dentilia, le Gounianta, le Sangala et le Gadaoundou. Le Niocolo et le Konkodougou, en effet, ne possèdent qu’une petite bande de terrain de quelques kilomètres seulement de profondeur dans toute cette région. La partie du Konkodougou qui se trouve ainsi située à l’ouest de la Falémé est, du reste, absolument stérile et inhabitée. Le Niocolo possède, au contraire, à l’Est de la Gambie, un beau village, Laminia, et de riches terrains de culture.
Limites. Frontières. — Comme tous les pays que nous avons déjà décrits, le Dentilia n’a pas de limites naturelles et ses frontières sont mal déterminées. Toutefois nous pouvons dire, d’une façon approximative, qu’il est compris entre les 12° 29′ et 12° 55′ de latitude Nord et les 13° 50′ et 14° 40′ de longitude à l’Ouest du méridien de Paris. Mesuré dans ses plus grandes dimensions, il a environ 85 kilomètres du Sud-Est au Nord-Ouest et 60 kilomètres du Nord au Sud. Sa superficie est d’environ 4.500 kilomètres carrés. Au Nord, sa ligne frontière commence à environ cinq kilomètres de Gondoko, au point où elle coupe le marigot de Sandoundou-Kô. De là elle se dirige au Sud-Est en coupant le Séniébouli-Kô, à environ douze kilomètres de Dalafi. Du Séniébouli-Kô, elle se dirige directement au Sud-Est jusqu’à Daléma-Kô, qu’elle coupe à environ quinze kilomètres de la Falémé. Elle suit le cours de ce marigot pendant environ vingt kilomètres, jusqu’à trois kilomètres au Nord du petit village de Candaina, qui appartient au Gounianta. De là, elle se dirige droit à l’Ouest en suivant le cours du Kobali-Kô et en passant à environ trois kilomètres au Nord de Kobali. Elle abandonne ce marigot à vingt-deux kilomètres de la Gambie pour se diriger brusquement au Nord. Elle suit cette direction jusqu’à la mare de Temodalla, dans le désert de Coulicouna. Elle oblique alors vers l’Est pour venir se terminer au marigot de Sandoundou. Ainsi délimité, le Dentilia a à peu près la forme d’une ellipse dont le grand axe serait orienté Nord-Ouest Sud-Est. Ses villages frontières sont, au Nord, Gondoko, au Nord-Ouest, Barbri-Médina, Sakoto et Bembou, à l’Ouest, Médina-Dentilia et Mansakouko, au Sud, Daguiri, Samé et Nafadji, à l’Est, Dalafi et Diaka-Médina.
Le Dentilia confine au Nord au désert de Coulicouna qui le sépare de Bélédougou et du Sirimana, à l’Ouest, au pays de Badon et au Niocolo, au Sud, au Gounianta et à l’Est au pays de Satadougou, au Konkodougou-Sintédougou et au Bafé.
Bien que ce pays n’ait pas de limites naturelles et que ses frontières soient absolument conventionnelles, il ne surgit jamais aucune difficulté de territoire avec les pays voisins. Cela tient à deux causes principales. D’abord il est absolument isolé et séparé des centres habités appartenant aux Etats auxquels il confine par de vastes territoires absolument déserts. Il n’y a qu’au Sud que ses villages frontières soient situés non loin de ceux du Gounianta. Mais la communauté d’intérêts, la parenté de race et une situation analogue absolument isolée en font, pour ainsi dire, son allié naturel. La seconde raison de cette bonne intelligence qui règne dans ces contrées est en ce que les Noirs, habitués à vivre dans la brousse, ont des points de repère certains qui nous échappent à nous autres blancs. Ils savent, en pleine forêt, reconnaître aisément dans quel pays ils se trouvent, chose absolument impossible pour un voyageur qui ne fait que visiter la contrée en passant. Aussi, est-ce en connaissance de cause qu’ils s’aventurent chez leurs voisins, et il est excessivement rare qu’ils se permettent de faire des lougans ou de construire leurs cases sur un territoire étranger. Ils ne manquent jamais, dans ce cas-là, d’en solliciter l’autorisation du chef auquel il appartient, autorisation qui n’est jamais refusée. Ils font alors partie du pays où ils viennent de se fixer, et le fait d’y avoir établi leur demeure est regardé, dans tous ces pays Noirs, comme une véritable naturalisation d’office, et ils doivent se soumettre aux coutumes et aux lois qui régissent leurs nouveaux compatriotes.
Aspect général du Dentilia. — La description géographique du Dentilia sera des plus simples, car nous sommes là dans un pays de plaines, où les reliefs du terrain sont peu nombreux et surtout peu appréciables, et où les cours d’eau sont, en général, de peu d’importance. On éprouve une impression pénible quand on parcourt les régions Est et Ouest de ce pays. Le paysage est absolument plat. Pas d’horizon. Rien qui vous repose la vue. Partout une stérilité et une monotonie désespérantes. Pas la moindre éclaircie. Toujours l’horizon est borné par cet éternel rideau d’arbres rabougris qui semble fuir devant vous au fur et à mesure que l’on en approche. Pendant des kilomètres et des kilomètres, les plaines argileuses arides, les plateaux stériles formés de roches et de conglomérats ferrugineux et absolument dénudés, les marécages au bord de certains marigots, se succèdent sans interruption. C’est la terre de la désolation, par excellence. Aussi, éprouve-t-on un véritable soulagement quand, après une longue étape dans un semblable désert, on aperçoit tout à coup, sans que rien ne vous y ait préparé pendant la route, un village situé sur un petit monticule dominant une plaine parfois assez étendue, bien cultivée et où s’étalent de beaux lougans de mil, de maïs et d’arachides. L’œil du voyageur, fatigué de n’avoir jamais vu, pendant tout le voyage, que cette couleur grisâtre qui est propre aux argiles, se plaît à contempler les tons rouges des terrains à latérite au milieu desquels sont presque toujours construits les villages. Malgré leurs sombres tatas et leur tristesse infinie, les villages prennent pendant quelques instants, à vos yeux, un air de fête et de gaieté qui ne frappe et réjouit malheureusement que de loin et qui disparaît dès que l’on a franchi la porte et que l’on est obligé de parcourir ses rues étroites. Il vous semble, qu’après un pénible voyage, vous êtes enfin arrivé au port si ardemment souhaité et où vous allez enfin pouvoir vous reposer un peu. Et pourtant, malgré tous ces désavantages, les habitants du Dentilia sont fort attachés à leur pays.
Il faut dire aussi qu’ils ont supérieurement choisi les endroits où ils ont construit leurs villages, et que tout autour la terre y est d’une fertilité remarquable. D’une façon générale, on peut dire que tout ce qui est cultivable au Dentilia est ensemencé chaque année, et que partout où se sont installés les habitants, la terre leur donne abondamment tout ce dont ils peuvent avoir besoin. En résumé le Dentilia appartient, dans sa plus grande partie, à ces pays de steppes soudaniennes dont nous avons eu si souvent l’occasion de parler. Mais là, ces steppes sont parsemées d’ilots nombreux de terres cultivables, véritables oasis qui rendent le pays habitable et lui donnent, dans sa région centrale du moins, un aspect relativement agréable.