Rapports du Dentilia avec les autorités Françaises. — Le Dentilia tout entier est placé sous le protectorat de la France depuis le 10 janvier 1888, à la suite d’un traité conclu entre M. le sous-lieutenant d’infanterie de marine, Levasseur, représentant le lieutenant-colonel d’infanterie de marine Galliéni, commandant supérieur du Soudan Français, et Ansoumané, chef de Médina-Dentilia, agissant au nom de tous les chefs du pays. Les clauses principales en sont fidèlement observées. Mais le Dentilia est trop éloigné pour que notre protectorat s’y fasse sentir d’une façon efficace. De plus, il est rare que les habitants viennent soumettre leurs affaires aux autorités françaises dont relève leur pays. Au point de vue politique, administratif et judiciaire, il relève actuellement du commandant du cercle de Kayes. Vu son éloignement, il échappe au contrôle de cet officier. Quoi qu’il en soit, ce que nous pouvons affirmer, pour en avoir fait l’expérience, c’est que tous les officiers français y sont bien reçus.
Le Dentilia au point de vue commercial. Conclusions. — Le Dentilia avait autrefois une triste réputation, c’était un véritable coupe-gorge et les dioulas ne pouvaient s’y aventurer sans être pillés jusqu’au dernier kola et étaient, de plus, souvent même roués de coups. Depuis le traité, la situation a changé, et le commerce s’y fait plus sûrement. Il y a bien encore quelques vols, mais plus de pillage en règle. Par sa situation, ce pays a une réelle importance au point de vue commercial. C’est par là que passent tous les dioulas qui se rendent du Bambouck, en Gambie, au Niocolo et au Fouta-Djallon. Pour en augmenter la prospérité, il serait bon de mettre un terme aux pillages des Malinkés du Bélédougou et du Sirimana, et d’en chasser les Peulhs du Tamgué. Sans doute, on n’en fera jamais une colonie de rapport, mais il pourra, à la longue, s’y créer un commerce d’échange assez important.
CHAPITRE XXV
Départ de Diaka-Médina. — Marche de nuit. — Fuite d’un porteur. — Rencontre d’une nombreuse caravane. — Le commerce du sel au Soudan. — Passage de la Falémé. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Kaki. — Arrivée à Faraba. — Nous sommes en pays de connaissance. — Le village, le chef. — Recherche de l’or. — Départ de Faraba. — A travers le Sintédougou et le Bambouck. — Sansando. — Dioulafoundoundi. — Soukoutola. — Notes sur le Sintédougou. — La vallée de Batama. — Mouralia. — Les mines d’or. — Sékonomata. — Batama. — Ascension de la chaîne du Tambaoura. — Yatéra. — Malaoulé. — Koudoréah. — Difficultés de la route. — Guibourya. — Le Diébédougou. — Kéniéti. — Guénobanta. — Le Diabeli. — Yérala. — Dialafara. — Le Tambaoura. — Les circoncis et la circoncision au Soudan. — Orokoto. — Panique des habitants. — Nouvelle ascension du Tambaoura. — Téba. — Malembou. — Le Natiaga. — Arrivée à Faidherbe-sur-Galougo. — Le chemin de fer. — Mauvaises nouvelles. — Arrivée à Boufoulabé. — Cordiale réception.
23 janvier. — Nuit relativement chaude. Ciel clair et étoilé. Brise de Nord-Est. Au point du jour, ciel un peu couvert dans l’Est. Le soleil est un peu voilé à son lever. Température chaude. Brise de Nord-Est assez forte. Vers huit heures, le ciel est complètement dégagé. Je réveille mes hommes à une heure quarante-cinq minutes du matin, car nous allons avoir une grande étape à faire. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ se font rapidement et les porteurs sont réunis à l’heure dite. Le chef vient me serrer une dernière fois la main et m’accompagne pendant environ un kilomètre. Il me quitte quand il voit que je suis dans la bonne route. Il était deux heures trente minutes quand nous quittâmes Diaka-Médina. La lune se levait et la température était excessivement fraîche. Aussi marchons-nous d’une bonne allure pour nous réchauffer. A 2 h. 50, nous traversons, à environ deux kilomètres du village, le marigot de Sama-Kô, affluent du Séniébouli-Kô, et quand nous faisons la première halte, il fait encore une nuit profonde. Un porteur en profite pour se sauver. Malgré nos recherches, nous ne pouvons le retrouver. J’aurais été fort embarrassé si je n’en avais pas eu deux haut le pied. Je puis donc le remplacer sans difficulté et me remettre en route sans retard. A sept heures, nous traversons le marigot de Daléma-Kô, qui forme la frontière entre le Dentilia et le Koukodougou-Sintédougou. Le passage de cet important cours d’eau est assez délicat, non pas parce qu’il est profond, mais parce que son lit est encombré de roches excessivement glissantes. De plus, ses berges sont absolument défoncées par les nombreux passages d’hippopotames qui sont très nombreux dans cette région, d’après le dire des hommes de Diaka-Médina qui m’accompagnent. Nous faisons halte sur les bords de ce marigot et je puis m’assurer en explorant ses rives pendant un kilomètre environ en aval du point où nous nous trouvions que, dans cette région, ses berges sont escarpées et qu’il coule entre deux rangées d’énormes rochers. Après avoir pris un quart d’heure de repos nous nous remettons en route, et à onze heures nous sommes sur les bords de la Falémé, en face de Faraba, où j’ai décidé que nous allions passer la journée. Un peu avant d’y arriver nous avions laissé sur notre gauche la route de Dalafi. Le chef de Diaka-Médina ne m’avait donc pas trompé.
A mi-route environ, j’avais rencontré une caravane de 93 hommes et femmes dont 79 étaient chargés de pains de beurre de karité. Ils venaient du Koukodougou et allaient vendre leur karité et leur or à Mac-Carthy. Les griots marchaient en tête, frappant sur leurs tam-tams, pinçant de la guitare. Les femmes chantaient à tue-tête et tout ce monde faisait un vacarme étourdissant. Je remarquai qu’ils avaient eu la précaution de se munir de leurs marmites pour pouvoir faire leur cuisine en route. A mon aspect, la caravane entière s’arrêta et le chef vint me saluer. Entre autres choses, je lui demandai pourquoi ils n’allaient pas, de préférence, vendre leurs produits à Bakel, Khayes ou Médine, qui étaient bien plus rapprochés que Mac-Carthy, il me répondit tout simplement parce que : « à Mac-Carthy, on nous donne un meilleur prix de nos marchandises et que les dioulas français essaient toujours de nous tromper » (sic). Ceci n’a pas besoin de commentaires.
En parlant ainsi, mon interlocuteur faisait sans doute allusion à la déplorable habitude qu’ont ces dioulas du Sénégal et du Soudan de mélanger le sel avec du sable. Cette fraude est pratiquée sur une si grande échelle depuis Podor jusqu’au Niger que le sel qui est ainsi vendu aux indigènes contient parfois 75 % de sable. Ces procédés sont absolument inconnus en Gambie. A Mac-Carthy notamment, la Compagnie Française et la Bathurst trading Company, ainsi que leurs agents de l’intérieur, ne livrent aux indigènes que du sel de première qualité. Nous pouvons en parler en connaissance de cause ; car nous nous en sommes servis, pendant la plus grande partie de notre voyage, aussi bien pour notre cuisine que pour nos échanges. Nous avons cru devoir insister, un peu longuement peut-être, sur cette question du sel. Elle est, en effet, capitale au Soudan qui, sous ce rapport, est fort deshérité. C’est peut-être la matière d’échange qui, avec les étoffes, donne lieu aux transactions les plus importantes. Nous estimons qu’il serait bon d’enrayer ces manœuvres frauduleuses, tout au moins dans nos centres commerciaux, si nous ne voulons pas voir réduit à néant notre commerce du sel, et cela à brève échéance. Ce sera le seul moyen de ramener à nos escales les caravanes de l’intérieur qui s’en écartent de jour en jour davantage.
Le passage de la Falémé se fit sans aucun accident. Je la traversai en pirogue, et les porteurs et les animaux la passèrent à gué un peu plus bas.