La route de Diaka-Médina à Faraba présente deux grosses difficultés ; le passage du Daléma-Kô et celui de la Falémé. Le Daléma-Kô, au point où on le traverse, est à sec à cette époque de l’année ; mais son passage n’en est pas moins rendu difficile par les roches glissantes qui obstruent son lit. Il peut avoir environ vingt mètres de largeur. Le passage de la Falémé au gué est assez facile, mais ce gué n’existe que pendant la saison sèche, de janvier à juin. Le passage en pirogue offre plus de difficultés, surtout pour embarquer ; car les bords sont absolument à pic, et je n’ai pas besoin de dire que les noirs ne font rien pour améliorer l’embarcadère. Aussi faut-il se livrer à une véritable gymnastique, peu facile pour ceux qui n’y sont pas habitués.

La nature du terrain de Diaka-Médina à Faraba est peu variée. A quelques centaines de mètres du premier village, la latérite cesse brusquement, et, à partir de ce point jusqu’à environ trois kilomètres de la Falémé, nous ne trouvons plus que des argiles compactes qui recouvrent un sous-sol de quartz, grès et conglomérats ferrugineux. A trois kilomètres de la Falémé, la latérite réapparaît et se continue jusqu’à la rivière. La rive droite est, au contraire, formée de terrain ardoisier que recouvre une épaisse couche de sables et d’argiles qui s’avance fort peu dans les terres. Les sables des rives de la Falémé à Faraba, et particulièrement ceux de la rive droite, contiennent une assez forte proportion d’or en paillettes, qui fait l’objet d’une exploitation dont nous parlerons plus loin.

La végétation est, dans toute cette région, d’une pauvreté rare, sauf sur les bords de la Falémé. Jamais je n’ai trouvé pays plus deshérité sous ce rapport. C’est la brousse des steppes Soudaniennes dans toute l’acception du mot. Les Karités disparaissent à peu de distance de Diaka-Médina. Nous ne les retrouvons plus et encore très rares qu’à environ 6 kilom. de la Falémé. Les lianes à caoutchouc ont également disparu, et dans tout ce trajet je n’ai rencontré d’intéressant à mentionner que quelques rares échantillons de ce végétal que les indigènes désignent sous le nom de Kaki.

Le Kaki (Diospyros mespiliformis Hochst), de la famille des Ebénacées, est un arbre de taille moyenne à feuilles alternes, fleurs axillaires, fruits charnus comestibles. Il croît de préférence sur le sommet des collines et est assez rare dans tout le Soudan. C’est ce végétal que nous désignons généralement sous le nom de « faux ébénier ». Son bois est compact, excessivement serré. Lorsqu’il est poli, il est impossible d’y découvrir traces de fibres. Le cœur est noir, le plus souvent marqué de lignes fauves. C’est ce qui lui a fait donner le nom d’Ébène. Mais il est rare de rencontrer des échantillons sans défaut, et fréquemment, il est veiné de blanc. Très cassant, surtout quand il est sec, les indigènes ne s’en servent guère qu’aux environs de nos postes. Ils en fabriquent des cannes qu’ils vendent aux Européens. En certains cas, il pourrait remplacer l’ébène dont il est loin toutefois d’avoir le brillant.

J’arrivai à Faraba vers onze heures et demie, quand je me fus bien assuré que tout mon personnel avait franchi sans accident la Falémé. Nous étions là en plein pays de connaissance, j’avais déjà visité ce village en 1889, et bien des habitants dès notre arrivée nous reconnurent Almoudo et moi et vinrent me saluer. Je n’ai pas besoin de dire que je fus excessivement bien reçu. Dès que je fus installé dans une case bien propre, le chef vint me faire visite avec ses principaux notables. C’était le même qu’en 1889. Il me souhaite la bienvenue, me dit que dans son village je suis chez moi et que je puis rester me reposer chez lui tant je voudrai, qu’il ne nous laissera manquer de rien, ni mes hommes ni moi. Immédiatement après qu’il m’eût quitté, ce vieux brave homme m’envoya du lait, des œufs, du couscouss, en un mot, tout ce dont je pouvais avoir besoin. De plus, il fit abattre un beau bœuf dont il m’envoya la viande pour « mon déjeûner ». Je la fis distribuer entre mes hommes et les gens du village au grand étonnement des habitants, qui n’étaient pas habitués à pareille aubaine. Naturellement je fis porter au chef ce qui lui revenait, un quartier de devant.

La journée se passa sans incidents. Tout le monde se reposa des fatigues de la longue étape du matin. Dans la soirée, j’envoyai un courrier à Sansando, où réside le chef du Sintédougou, pour lui annoncer ma visite pour le lendemain. Au moment où, la nuit tombante, j’allais me mettre au lit, un homme du village vint me saluer et me demanda à me servir de guide le lendemain pour me rendre à Sansando. Je ne refusai pas son offre, surtout quand il m’eut dit que c’était lui qui nous avait servi de guide deux ans avant pour aller de Faraba à Irimalo, et que nous lui avions donné un boubou blanc. Je compris son empressement et tout le désir qu’il avait de m’être utile. Le contraire m’eût étonné, car je savais depuis longtemps qu’au Soudan, on ne fait rien pour rien, surtout quand c’est pour nous. Je lui promis, en conséquence, que je ne serais pas moins généreux que ne l’avait été, dans la circonstance qu’il venait si adroitement de me rappeler, mon ami le capitaine Quiquandon, chef de notre mission.

Faraba est un village Malinké dont la population peut s’élever à environ 650 habitants. Lorsque nous l’avons visité en 1889, il était complètement en ruines et n’avait pas plus d’une centaine d’habitants. Il a réellement prospéré depuis cette époque. Les cases ainsi que le tata du chef ont été reconstruits. De même du reste que l’enceinte extérieure qui, de loin, nous a parue bien entretenue. Intérieurement, c’est le village Malinké, par excellence, sale, dégoûtant, puant. Sa population est presque uniquement formée de Sisokos. Il est situé à environ deux cents mètres en amont du gué de la Falémé qui porte son nom, et sur la rive droite de cette rivière. Son chef nous est absolument dévoué. Ses habitants cultivent pendant l’hivernage leurs lougans, et, pendant la saison sèche, se livrent à la récolte de l’or en lavant les sables de la Falémé, qui en contiennent en quantité relativement considérable. C’est peut-être, après Mouralia, dans le Diébédougou, le point où l’on en extrait le plus. Faraba est, en outre, un lieu de passage très fréquenté par les dioulas qui viennent du Koukodougou, du Bambouck et se rendent dans le Dentilia, le Niocolo et le Fouta-Diallon. Il y en avait plusieurs dans le village qui sont venus me saluer dès qu’ils eurent appris mon arrivée. Dans cette saison ils y séjournent toujours pendant plusieurs semaines, afin de pouvoir acheter sur place l’or qui se récolte et vont ensuite le revendre à Khayes, Bakel et Médine.

21 janvier. — En 1889, nous étions passés, pour nous rendre à Faraba, par Kéniéba et Sanougou ; connaissant donc cette route, je me résolus cette fois à prendre celle de Sansando, Dioulafoundoundi et Soukoutola. J’aurais ainsi visité tout le Sintédougou. Donc, à 4 h. 15 du matin, nous nous mîmes en route pour Sansando. Mon guide d’hier soir n’a eu garde d’être en retard. Je crois même qu’il a couché non loin de la case où je suis logé pour ne pas manquer l’heure du départ. Il est debout le premier et organise lui-même le convoi. A environ un kilomètre et demi de Faraba nous traversons le marigot de Senkouli-Kô, sur les bords duquel se terminent les lougans du village. A six heures, nous franchissons celui de Bokkolongo-Kô. A sept heures cinquante minutes celui de Kelengo-Kô, à huit heures vingt-cinq celui de Doudé-Kô et enfin à huit heures cinquante nous sommes à Sansando, but de l’étape. La route s’est faite rapidement et les porteurs ont très bien marché.

L’aspect du pays que nous traversons a complètement changé, nous sommes en plein pays de montagnes, et de temps en temps nous voyons enfin de larges horizons qui nous changent des mornes plaines du Dentilia.

La route de Faraba à Sansando est loin d’être belle. Elle présente de réels obstacles. C’est tout d’abord le Senkouli-Kô que l’on a à traverser à un kilomètre et demi du village environ. L’endroit où on le passe est absolument impraticable pour les animaux et il nous faut aller plus loin pour trouver un meilleur gué. A partir de ce point, la route traverse une plaine qui ne présente aucun obstacle ; mais peu après, il faut franchir des collines relativement élevées, par de véritables sentiers de chèvres encombrés de roches qui rendent la route pénible pour les hommes et les animaux. Le passage du marigot de Bokkolengo-Kô ne présente pas de difficultés sérieuses. Il n’en est pas de même de celui de Kelengo-Kô, dont le lit est profondément vaseux et les bords à pic, couverts de roches ferrugineuses qui y forment de véritables escaliers. Enfin, malgré ses bords glissants, le Doudé-Kô se franchit assez facilement. En résumé, route plutôt mauvaise que bonne. Au point de vue géologique, toujours les mêmes terrains. La latérite cesse brusquement au marigot de Senkouli-Kô, et à partir de là nous n’avons que des argiles dans les plaines et des conglomérats ferrugineux sur les collines. La latérite reparaît à environ un kilomètre du village de Sansando et le monticule sur lequel il est construit n’est formé que de ce terrain. — Au point de vue botanique, végétation d’une pauvreté rare. Quelques karités rachitiques par ci par là, quelques fromagers et de rares échantillons de lianes à gutta le long des marigots, partout ailleurs la brousse dans tout ce qu’elle a de triste et de désespérant.