1er février. — La nuit ayant été assez bonne, je puis quitter Dialafara à 5 h. 45 du matin, par une douce température. La route se fait bien et assez rapidement. A deux kilomètres de Dialafara, il nous faut franchir le Tambaoura par de véritables sentiers de chèvres. Je suis si faible que je suis obligé de me faire porter. Je ne m’étais jamais vu dans un pareil état. Et pourtant nous n’avons plus que trois étapes à faire pour atteindre, au Galougo, la ligne de chemin de fer de Kayes à Bafoulabé. Y arriverai-je jamais ? Enfin, malgré des souffrances inouïes et de fréquents vomissements bilieux, je puis faire cette étape. A 9 h. 30, nous traversons de beaux lougans, et laissons sur notre gauche quelques petites cases dont l’ensemble forme un village de culture, appartenant à Orokoto, où nous mettons pied à terre, à 10 h. 45. De Dialafara à Orokoto, l’orientation de la route est N.-N.-E., et la distance qui sépare ces deux villages n’a pas plus de 21 kilomètres. Cette étape est une des plus mauvaises que nous ayons faite depuis le commencement de notre voyage. Je n’en ai pas rencontré qui présentent plus de difficultés. Le passage du Tambaoura est excessivement pénible. Le sentier ne fait que traverser des amoncellements de roches énormes. A partir de là, la route traverse des plateaux rocheux, où l’on n’avance qu’avec mille précautions. Ce n’est que cinq kilomètres environ avant d’arriver à Orokoto que la route devient meilleure. Elle est très difficilement praticable pour les animaux. Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler. De Dialafara au Tambaoura, s’étend une vaste plaine de latérite.

Dans toute cette partie du Tambaoura, de même, du reste, que tout le long de la route, on ne trouve absolument que des quartz et des grès. Les conglomérats ferrugineux et les schistes sont fort rares. Très peu d’argiles. La latérite reparaît aux environs d’Orokoto. La végétation est, on le comprend aisément, des plus maigres. Les karités sont excessivement rares et finissent par disparaître complètement aux abords du village. Plus de caïl-cédrats, plus de nétés. Quelques rares fromagers et bambous rachitiques, quelques maigres lianes à caoutchouc également.

Orokoto, où nous faisons étape, est un village Malinké de quatre cents habitants environ. Sa population est uniquement formée de Sisokos. C’est la résidence du chef du Niambia. Il est construit sur un petit monticule que dominent des collines peu élevées. Son tata extérieur tombe en ruines. Celui du chef est en assez bon état, ainsi que deux ou trois autres petits tatas particuliers. Quant au village lui-même, il est fort mal entretenu, sale et dégoûtant.

Le Niambia, dont Orokoto est la capitale, est un petit Etat Malinké situé à l’Ouest de la chaîne principale du Tambaoura, dans l’angle qu’elle forme avec son contrefort Nord-Est. Au Nord et au Nord-Ouest il confine au Natiaga et au Niagala, à l’Ouest au Tambaoura, au Sud au Bambougou et à l’Est au Barnita. Sa superficie est d’environ 1,800 kilomètres. Il est peuplé de Malinkés et ce sont les Sisokos qui sont les maîtres du pays et les propriétaires du sol. Il fut colonisé par eux peu après leur arrivée dans le Bambouck et sous la conduite de deux fils de Moussa-Sisoko qui se nommaient : Haoussa N’Digui et Mansa-Gadio. Ils y sont restés depuis cette époque. Le Niambia n’a que onze villages et sa population est au plus de trois mille habitants. Elle est peu nombreuse, relativement à l’étendue du pays, et sa densité n’est que 1,6 habitant par kilomètre carré. Voici les noms de ces villages :

Orokoto (résidence du chef), Boundéri, Banguilima, Daraleo, Faragounkoto, Téba, Sédiankoto, Koungou, Gadiani, Dialakoto, Malembou.

Son aspect général est plutôt celui d’un pays de montagnes que celui d’un pays de plaines. Il est placé sous le protectorat de la France et relève du commandant du cercle de Kayes. Très pauvre, il arrive difficilement à s’acquitter chaque année du faible impôt auquel il a été taxé. C’était autrefois un véritable repaire de bandits et de détrousseurs de grands chemins. Aujourd’hui encore, malgré sa proximité des centres de Bafoulabé, Médine et Kayes, les dioulas n’osent guère s’y aventurer, tant est mauvaise sa réputation, et de temps en temps même actuellement, il n’est pas rare d’entendre dire qu’un marchand y a été dévalisé. Les réclamations de ce genre sont fréquentes à Bafoulabé et à Kayes.

Il existe entre Orokoto et Dialafara depuis quelques années une vieille haine dont le motif est assez curieux pour être rapporté ici. A Orokoto existe un individu, véritable chef du pays, bandit remarquable, qui a nom Siliman-Koy ou Siliman le blanc, pour le distinguer de son frère Siliman fi ou Siliman le noir, parce que ce dernier est plus foncé que le premier. Tous les deux sont excessivement redoutés dans le pays et ils annihilent complètement l’autorité du véritable chef du pays. Ce sont de plus des adversaires déclarés de l’influence française dans la région. Siliman-fi a même déclaré qu’il ne voulait jamais voir un blanc. Aussi dès qu’un officier est signalé ou annoncé dans les environs, quitte-t-il le village et se réfugie-t-il dans les environs où il possède un petit village de culture. Cet homme possède absolument le génie du vol. Le fait suivant en est la preuve. Il avait pu se procurer, je ne sais comment, un uniforme complet de tirailleur. Ainsi habillé, il partit un jour à la tête de ses hommes et se rendit à Linguékoto, dans le Kamana. Il exhiba là au chef du village un papier revêtu de la signature du commandant de Bafoulabé et portant le timbre du cercle, et lui annonça qu’il était chargé par ce fonctionnaire de lui réclamer le paiement immédiat de 10 gros d’or, soit environ 100 fr. Le chef s’exécuta sur le champ et paya. Je doute que Siliman-fi lui ait jamais donné bonne et valable quittance. Ces deux individus ont ainsi beaucoup de faits de ce genre à leur actif. Mais revenons à notre sujet. Il y a quelques années, Siliman-Koy s’éprit d’une jeune fille du village d’Orokoto, et il fut convenu avec le père que leur mariage serait célébré dès qu’elle serait nubile. Siliman-Koy devait payer en dot une vache, huit gros d’or et une pièce de guinée. La vache et la pièce de guinée furent immédiatement payées. Il n’en fut pas de même des huit gros d’or. Mais, entre temps, le cœur de la jeune enfant parla et un beau jour elle déclara à son père qu’elle ne voulait à aucun prix de Siliman-Koy et qu’elle voulait épouser un des fils du chef de Dialafara. Celui-ci paya au père la dot entière qu’il réclamait et offrit à Siliman de lui rendre ce qu’il avait déjà versé. Ce dernier refusa absolument. Mais pendant tous ces pourparlers, le mariage fut conclu avec le fils du chef de Dialafara et la femme eût même des enfants de lui, Inde iræ. Siliman-Koy alla réclamer à Médine et sut si bien exposer sa plainte au commandant de ce poste et l’entortiller que celui-ci ne trouva rien de mieux que de faire enlever par des tirailleurs à Dialafara la femme et le mari. Ce dernier fut ramené à Médine sous bonne escorte, et sévèrement puni. Je me demande pourquoi. La femme et ses enfants furent donnés à Siliman-Koy. Mais, un an après, elle s’enfuit de la maison de son nouveau mari et retourna avec l’ancien. Siliman-Koy vint la chercher à la tête de ses hommes et s’empara même d’une partie du troupeau de Dialafara.

En 1890, lorsque le capitaine Quiquandon, envoyé en mission spéciale dans le Bambouck, passa par là, les habitants de Dialafara lui firent part de leurs griefs contre Orokoto. Il leur fit rendre les bœufs qui leur avaient été volés, mais il ne fut nullement question de la femme. Depuis cette époque, chaque fois qu’ils en trouvent l’occasion, les gens d’Orokoto commettent, sur le territoire de Dialafara, toutes sortes de rapines. Les réclamations affluent à Kayes et à Bafoulabé, et, lorsque j’y suis passé, cette grave affaire n’était pas encore réglée. Mais à la suite d’une conférence qui eut lieu entre les commandants de ces deux cercles et à laquelle nous prîmes part comme témoins, tout paraissait être sur le point de s’arranger. Cette petite histoire montre, d’une façon évidente, que le sentiment de l’amour n’est pas inconnu des Noirs et qu’ils sont susceptibles d’attachement.

Tous ces faits qui, en somme, étaient de fraîche date, contribuèrent à me faire recevoir avec méfiance à Orokoto. Aussi, ne fus-je pas étonné, en arrivant, de constater qu’il n’y avait plus dans le village que les hommes. Les femmes et le troupeau avaient été envoyés dans la brousse. Je fis au chef de vifs reproches sur la façon dont se conduisait son village en cette circonstance. Quelques heures après mon arrivée, tout le monde était revenu. On s’était imaginé que je venais pour brûler le village et m’emparer du troupeau. La journée se passa mieux qu’elle n’avait commencé, et je n’eus qu’à me louer de la conduite de tous à mon égard.

2 février. — Nous quittâmes Orokoto à cinq heures du matin. La nuit a été relativement chaude. Petite brise de Sud-Est. Ciel clair et étoilé. Au lever du jour, le ciel se couvre un peu. Forte brise de Sud-Est. Le soleil ne paraît pas. Le ciel est resté couvert toute la journée. Il est tombé quelques gouttes de pluie vers onze heures, et, à midi, il fait une chaleur lourde et orageuse et un fort vent de Sud-Est. C’est la fin du petit hivernage. Cette petite saison pluvieuse ne dure jamais plus de huit à dix jours au maximum. Elle s’établit généralement vers la fin de la lune de janvier et cesse dans les premiers jours de la lune suivante. Pendant ce laps de temps, les vents passent par les quatre points cardinaux et il tombe quelques averses quand ils sont à l’Ouest et au Sud-Est. Dès qu’ils remontent vers l’Est, les pluies cessent, la chaleur devient lourde et orageuse, et lorsqu’ils sont redevenus franchement Est et Nord-Est, elle est sèche et se maintient ainsi jusqu’à la fin de la belle saison, au retour de l’hivernage, vers la mi-juin.