En ce qui concerne le traitement des plaies de mauvaise nature, je crois devoir laisser ici la parole à mon excellent ami, le capitaine Binger, qui s’en est servi avec succès. Voici ce que dit, à ce sujet, le célèbre explorateur sur son mode d’emploi : « On fait cuire un morceau d’écorce du poids de un kilogramme environ dans deux litres d’eau et on laisse réduire à un litre. Cette préparation sert à laver et à nettoyer la plaie. Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne un morceau de pâte. Cette pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque lavage. La croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu et que la plaie ait l’aspect sanguinolent. On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les parties non recouvertes de croûte. J’ai vu ce remède réussir sur un de nos mulets qui avait une plaie au côté. » Pour nous, nous l’avons vu également employer avec succès par un indigène de Koundou qui avait à la face externe de la jambe gauche une plaie qui suppurait depuis longtemps et qui lui était survenue à la suite de plusieurs furoncles mal soignés et de mauvaise nature. Nous ne saurions trop recommander ce remède à ceux qui se trouveraient dans le cas de l’expérimenter et d’en déterminer exactement les propriétés curatives.
Après une heure de marche nous arrivons à Dalésilamé, où nous faisons la halte sur la place principale du village, sous un magnifique ficus.
Dalésilamé. — Dalésilamé est un village d’environ 650 habitants. Sa population est formée à parties égales de Malinkés Musulmans et de Sarracolés. Il y a, à proprement parler, deux villages et deux chefs, un village et un chef Malinkés, un village et un chef Sarracolés. Les uns et les autres sont des Musulmans fanatiques. Les Sarracolés de Dalésilamé habitaient autrefois de l’autre côté de la Gambie, sur la rive gauche, dans le pays de Ghabou. Pillés et pressurés sans cesse par les Peulhs du Fouladougou, ils passèrent le fleuve et vinrent se fixer à Dalésilamé. On sera peut-être étonné de voir les Sarracolés si loin de leur pays d’origine ; mais on s’expliquera aisément ce fait, quand on saura qu’ils habitaient autrefois le Guidioumé près Nioro et qu’ils ont fui à l’approche d’El Hadj Oumar. Le Sarracolé est d’humeur très vagabonde, on comprendra dès lors qu’il ait pu venir jusqu’à la Gambie en fuyant devant l’envahisseur. Ceux de Dalésilamé appartiennent à la famille des Diawaras.
Les deux villages sont séparés par une large rue d’environ deux cents mètres de longueur sur six de largeur. Les Malinkés sont à l’Ouest et les Sarracolés à l’Est. Ni l’un ni l’autre ne sont fortifiés. Pas de tata, pas de sagné. Chaque habitation particulière est entourée d’une palissade (tapade) construite avec des tiges de mil et de bambous jointives et haute d’environ deux mètres à deux mètres cinquante centimètres. A cette époque de l’année, les toits des cases disparaissent complètement sous les cucurbitacées de toutes sortes. Ce qui donne au village un aspect vert sombre excessivement curieux. Il se confond absolument avec la campagne environnante, et, seule la fumée qui sort du toit en décèle au loin la présence. — A peine avions-nous mis pied à terre que les chefs vinrent me saluer et m’offrir un peu de lait pour me désaltérer. Sandia, qui y compte beaucoup d’amis, est l’objet d’une véritable ovation, car il leur a maintes fois rendu de réels services et son bon sens y est fort apprécié.
Je rencontrai dans ce village un dioula (marchand ambulant) qui y était arrivé depuis trois mois environ et qui y avait été surpris par l’hivernage. Ne pouvant continuer sa route vers le Sud, il y attendait le retour de la belle saison, et s’y était installé pour un long séjour. Une case lui avait été donnée et le village pourvoyait à sa nourriture de chaque jour et à celle de son petit âne. Ces exemples de généreuse hospitalité ne sont pas rares au Soudan. Dans chaque village, le voyageur est assuré, quelle que soit la race à laquelle il appartienne et celle de ses hôtes, de trouver une case pour s’abriter, une natte pour se reposer et du couscouss pour calmer sa faim. Pendant le long séjour que j’ai fait dans ces régions, il n’y a guère que chez les Coniaguiés que j’ai vu le voyageur négligé et que j’ai vu refuser quelques poignées de mil ou d’arachides. Cette peuplade, du reste, de même que sa congénère, les Bassarés, a, sous ce rapport, une triste réputation.
Nous quittons Dalésilamé après nous y être reposés pendant un quart d’heure environ et nous nous remettons en route après avoir remercié les chefs de leur bonne réception et leur avoir serré la main. C’est toujours au milieu des champs de mil que nous chevauchons et nous ne quittons ceux de Dalésilamé que pour entrer dans ceux de Souma-Counda, village distant du premier de trois kilomètres sept cents mètres, et auquel nous arrivons après quarante-cinq minutes de marche. Nous le traversons sans nous y arrêter.
Souma-Counda. — Souma-Counda est un village Peulh d’environ trois cents habitants. Il est littéralement enfoui au milieu de ses lougans qui sont immenses. Ses cases sont en paille. Quand nous y passons presque tous les habitants sont absents. Tout le monde est occupé aux travaux des champs.
A peine sommes-nous sortis des lougans du village que nous tombons en pleine brousse et que nous traversons une véritable forêt vierge de bambous, à travers lesquels nous avançons lentement et difficilement. Nous en sortons un instant pour traverser des champs de mil qui appartiennent à Missira et au milieu desquels s’élève un petit village de culture de deux ou trois cases. Enfin, une demi-heure après, nous entrons dans ceux de Missira. Ils sont immenses et ont plusieurs kilomètres d’étendue. Il est neuf heures et demie quand nous arrivons à Missira, que, de loin, nous ne voyons nullement, car les toits des cases disparaissent littéralement sous les cucurbitacées de toutes espèces.
Missira. — Missira est un gros village de neuf cents habitants environ. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. C’est la capitale du Sandougou oriental et la résidence de Guimmé-Mahmady, son chef. Le village est relativement propre et bien entretenu. On n’y voit que peu de ruines et ses rues sont assez bien alignées. La place principale est très vaste et on n’y voit pas les tas d’ordures que l’on trouve généralement dans la plupart des villages Malinkés. Au milieu s’élève un superbe N’taba, le plus beau de tous ceux que j’aie jamais vus. Il y en a plusieurs dans le village, et je me souviens qu’il y en avait un fort beau également en face de la case où j’étais logé. — Les cases du village sont construites à la mode Malinkée et chaque habitation, séparée de ses voisines par une palissade en tiges de mil et de maïs, forme une propriété absolument bien délimitée. — Missira ne possède pas de tata ; un simple sagné peu important l’entoure, mais ne saurait constituer un moyen sérieux de défense. Les habitants, musulmans assez tièdes, sont de paisibles agriculteurs qui cultivent en paix leurs vastes lougans et élèvent leurs bœufs, chèvres et moutons. Ce village est très dévoué à la cause française. Situé à cinq kilomètres de la Gambie, il est compris dans la zone que, par le traité du 10 août 1889, nous avons cédée à l’Angleterre. J’ai appris depuis quelque temps que, ne voulant pas devenir Anglais, il avait émigré en masse sur le territoire français, abandonnant ainsi sans hésiter des terrains d’une fertilité remarquable, pour venir se fixer dans une région moins favorisée. Il en a, du reste, été de même pour beaucoup d’autres villages du Sandougou, qui suivirent l’exemple de Missira et vinrent s’établir en pays français pour ne pas avoir à recevoir le mot d’ordre de Mac-Carthy.
On comprendra aisément, d’après ce que je viens de dire, que la réception qui me fut faite à Missira ait été des plus cordiales. Guimmé-Mahmady, le chef, vint à cheval à ma rencontre et me conduisit lui-même à la case qui m’avait été préparée. Je fus logé d’une façon confortable pour le pays, et mes hommes eux-mêmes n’eurent qu’à se louer de l’accueil qui leur fut fait. Un bœuf fut immolé à notre intention et l’on comprendra toute l’importance de ce fait quand on saura combien l’indigène aime ses bestiaux et qu’il faut une circonstance grave (mariage, circoncision, visite d’un chef, etc., etc.) pour qu’il consente à ce sacrifice. Nos chevaux eux-mêmes eurent leur part du festin, et se régalèrent de paille d’arachides et de mil.