A cinq heures quarante minutes du matin, nous quittons Toubacouta. La pluie qui est tombée à torrents pendant toute la nuit a détrempé le chemin. Aussi est-il devenu excessivement glissant et n’avançons-nous qu’avec mille précautions. De plus, la brousse est excessivement haute et nous fouette à chaque instant le visage. En peu de temps les gouttes d’eau dont elle est couverte nous ont complètement inondés. Heureusement les nuages se sont dissipés au lever du jour et le soleil qui va paraître ne tardera pas à nous sécher.
L’envoyé de Guimmé-Mahmady, le chef du Sandougou, chevauche en tête de la caravane et nous montre le chemin. Aussi marchons-nous sans hésitation aucune. La route ne présente, du reste, aucune difficulté. Elle se déroule au milieu de vastes et beaux lougans de mil, bien cultivés.
Cette région est certes une des plus fertiles que j’aie visitées au Soudan. Toutes les plantes qui servent à l’alimentation des indigènes y croissent d’une façon remarquable. Le mil, entre autres, y donne un rendement considérable et bien supérieur à celui des mils des autres régions. Les variétés qui sont cultivées là ne sont pourtant pas différentes de celles des pays voisins. Le sol est plus riche et les cultivateurs plus soigneux et plus travailleurs, et voilà tout.
Depuis mon départ de Kayes, je n’avais vu, par-ci par-là, que quelques rares échantillons de Caïl-cédrat, ce beau végétal, si commun et si précieux dans certaines régions du Soudan Français. C’est là que je commençai à le retrouver en notable quantité et que j’en vis des spécimens vraiment remarquables.
Le Caïl-cédrat est un bel arbre qui atteint des proportions fort remarquables. Les indigènes du Soudan le désignent presque partout sous le nom de « Diala ». C’est le Khaya Senegalensis G. et Per. de la famille des Cédrélacées. Sa tige, droite, prend parfois de telles dimensions qu’on y peut creuser des pirogues de toutes pièces. Je me souviens avoir franchi la Gambie à Sillacounda (Niocolo) dans une embarcation de ce genre, qui n’avait pas moins de quatre mètres de longueur sur cinquante centimètres de largeur et trente-cinq de profondeur. Elle avait été creusée dans une seule bille de Caïl-cédrat, ce qui permet de supposer que l’arbre qui l’avait fournie devait être énorme.
Son écorce est large, cintrée, fendillée légèrement, rougeâtre et couverte d’un épiderme presque lisse et d’un gris blanchâtre. Sa cassure est grenue en dehors, puis un peu lamelleuse et formée en dedans par une série simple de fibres ligneuses aplaties et agglutinées. Elle est dure, cassante, fort lourde, amère et légèrement odorante. Si on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, il s’écoule par la blessure un liquide rougeâtre qui se coagule à l’air libre en une petite masse résineuse de couleur brune très foncée. Si, enfin, on fait brûler des morceaux de ce bois, la fumée qu’ils donnent exhale une odeur douce et caractéristique. Aussi est-il impossible de s’en servir pour faire cuire des aliments grillés ou rôtis, car ils s’en imprègnent tellement qu’ils sont, de ce fait, absolument exécrables à manger. Les cendres que l’on obtient en faisant brûler le Caïl-cédrat à l’air libre renferment une grande quantité de nitrate de potasse, et sont d’une blancheur immaculée. C’est, du reste, à la présence de ce sel, je crois, qu’il faut attribuer la propriété toute particulière que possède ce végétal de brûler rapidement, même lorsqu’il est vert. Je me souviens, étant à Koundou, avoir ainsi enflammé une planche de Caïl-cédrat, rien qu’en y posant mon cigare allumé. En quelques minutes, cinq centimètres carrés se consumèrent de ce fait.
Le bois est rouge foncé et rappelle celui de l’acajou par sa couleur et sa texture. C’est pourquoi ce végétal a été souvent appelé l’ « Acajou du Sénégal ». Il est dur et très cassant, même lorsqu’il est vert. Malgré cela, on en fait à Saint-Louis et au Soudan de beaux meubles et, en France, il pourrait servir pour les travaux d’ébénisterie les plus délicats.
Les feuilles composées sont d’un beau vert foncé et persistent toute l’année. La floraison a lieu de la fin d’avril à la fin de mai ou au commencement de juin. Les fleurs sont d’un blanc légèrement jaunâtre. — Calice à préfloraison imbriquée. — Etamines définies, régulières. — Styles soudés. — Fruit rond adhérent fortement au pédoncule, ne tombant pas à maturité. — Loges pluriovulées. — Graines ailées. — Embryon inclus dans le périsperme qu’il égale presque.
Les indigènes utilisent le Caïl-cédrat pour la construction de leurs cases et de leurs pirogues, et pour la fabrication de certains ustensiles de ménage, tabourets, pilons et mortiers à couscouss. Mais c’est surtout comme médicament qu’il est le plus souvent employé. On s’en sert surtout contre la fièvre intermittente, la blennorrhagie, les diarrhées rebelles, et comme topiques pour panser certaines plaies de mauvaise nature.
La même préparation plus ou moins concentrée sert contre les fièvres intermittentes, la blennorrhagie et les diarrhées rebelles. On prend environ trente à cinquante grammes d’écorce fraîche que l’on fait bouillir dans un litre d’eau jusqu’à ce que la liqueur soit réduite d’un tiers à peu près. On y ajoute environ dix ou 15 grammes de sel et on se l’administre en deux fois dans la journée. Cette liqueur est excessivement amère et nous l’avons vu réussir assez fréquemment, sur des noirs particulièrement. Dans les cas de blennorrhagie, on emploie de préférence la macération et je pourrais citer le nom d’un jeune métis de Saint-Louis qui s’en est très bien trouvé. L’action fébrifuge de l’écorce de Caïl-cédrat serait due à une matière colorante rouge qui y est très abondante et à un principe neutre, amer, qui a été isolé par Caventou, et auquel il a donné le nom de Caïl-cédrin. Quoiqu’il en soit, l’action de ce principe comme fébrifuge est bien inférieure à celle du sulfate de quinine.