Comme on le voit, c’était l’absolutisme dans toute l’acception du mot. Aujourd’hui, il n’en est pas ainsi. Malgré cette apparence de pouvoir, disons de suite que l’autorité du Massa est absolument nulle et que l’on ne trouverait pas dans tout le Ouli un seul captif qui lui obéisse.

L’ordre de succession se fait par ligne collatérale. Aussi les Massas sont-ils des vieillards abrutis, ivrognes et sans énergie. On comprend ce que doit être l’autorité entre pareilles mains. Les fils, les frères, les cousins, etc., etc., du chef en profitent pour commettre mille et mille exactions qu’ils savent parfaitement devoir rester impunies. En réalité, l’autorité du Massa se borne simplement à juger les affaires entre particuliers et entre villages. C’est un juge plutôt qu’un chef véritable. Mais il ne juge pas en dernier ressort, au dessus de lui se trouve le commandant du cercle et le gouverneur.

Chaque village s’administre lui-même et comme bon lui semble. Le chef est maître dans son village. Il n’existe aucun impôt et le Massa n’en peut exiger aucun. Il n’y a que les Peulhs qui soient absolument surchargés de redevances, non par le chef, mais par les membres de sa famille. Bœufs, mil, arachides, chaque jour on leur demande quelque chose, et de telle façon qu’on leur fait comprendre qu’on le prendra, s’ils ne le donnent pas. Je me suis toujours demandé pourquoi les habitants des pays Malinkés regardaient les Peulhs qui habitaient leur territoire comme de véritables serfs taillables et corvéables à merci. Ce sont pourtant des hommes libres. Je n’ai jamais mieux compris la situation faite aux Peulhs dans les pays où ils viennent demander l’hospitalité, qu’un jour, où Sandia, l’intelligent chef de Nétéboulou, me faisant ses doléances sur sa pauvreté (notez qu’il possède environ 150 captifs, ce qui est dans le pays une fortune énorme), me dit, entre autres choses qu’il n’avait pas : « Je n’ai pas ceci, je n’ai pas cela, je n’ai pas de Peulhs ». Il paraîtrait, d’après les renseignements que j’ai pris, que c’est un fait acquis. Le Peulh est l’homme du chef sur le territoire duquel il habite, et, comme tel, il peut être pressuré à gogo. Actuellement, les choses en étaient arrivés à un tel point dans le Ouli que les Peulhs étaient décidés à émigrer dans le Fouladougou, si nous n’améliorions pas leur situation. Il fallut que Monsieur le commandant du cercle de Bakel s’y rendit pour arranger sur les lieux les affaires. Il réussit à leur donner une organisation qui fut acceptée par les intéressés des deux partis.

Il n’en est pas de même pour les Ouolofs, les Marabouts Malinkés et des Sarracolés. Ils marchent absolument sur le même pied que les Malinkés du pays et y jouissent des mêmes droits et des mêmes privilèges.

Rapports du Ouli avec les autorités Françaises. — Ce n’est que depuis 1886, après la colonne de Dianna, que le Ouli s’est placé sous notre protectorat, et a conclu avec le colonel Galliéni, alors commandant supérieur du Soudan Français, le traité par lequel il reconnaît notre autorité : jusqu’à l’année dernière, il relevait du commandant du cercle de Bakel aux points de vue administratif, politique et judiciaire. Actuellement, depuis les nouvelles dispositions qui ont distrait du Soudan Français tous les pays situés à l’Ouest de la Falémé, sauf Bakel et son territoire, pour les placer sous l’autorité du Gouverneur du Sénégal, le Ouli fait partie de cette colonie, et j’ai appris depuis peu qu’un administrateur colonial devait être placé dans cette région afin d’y faire sentir plus efficacement l’action du pouvoir central. Cette mesure aura surtout pour effet d’augmenter considérablement notre influence dans ce pays qui, vu son éloignement, y échappait un peu. Jusqu’à ce jour, notre intervention dans ses affaires a eu un réel résultat. Cela a été d’en faire disparaître le brigandage et la chasse aux captifs qui y étaient fort en honneur. Mais notre rôle ne doit pas se borner là seulement et nous avons plus encore à y faire.

Conclusions. — Nous avons vu que le Ouli était un pays pauvre dans certaines de ses parties, mais riche et fertile dans d’autres, notamment dans le Sud. Il suffirait de peu d’efforts pour en faire un pays bien plus productif qu’il n’est. Pour cela il faudrait rendre aux Massas leur autorité et, pour cela, établir un impôt régulier qui leur serait payé par tout le pays, le dixième de la récolte, comme cela existe dans bien d’autres pays Noirs, leur faire comprendre en même temps qu’ils dépendent de nous entièrement et qu’ils ne sont rien que par nous. En second lieu, faire aux Peulhs une situation plus sortable, les y attirer le plus possible. Il faudrait y créer un courant commercial, soit vers Bakel, soit vers la Gambie, en favorisant la création d’escales sur les bords de ce fleuve. Enfin, il serait bon que chaque année, le commandant du cercle ou tout autre fonctionnaire délégué du gouverneur et muni des pouvoirs nécessaires, le visite en détail afin d’y régler les affaires en suspens. Nous sommes persuadés que ces quelques mesures sagement et prudemment mises en pratique auraient des résultats immédiats et donneraient au pays une prospérité inconnue jusqu’à ce jour.



CHAPITRE IV

Départ de Toubacouta. — Beaux lougans de mil. — Le Caïl-cédrat. — Arrivée à Dalésilamé. — Village Sarracolé et village Malinké Musulman. — Rencontre d’un dioula. — De l’hospitalité chez les Indigènes. — Souma-Counda. — De Souma-Counda à Missira. — Cordiale réception. — Guimmé-Mahmady, chef du Sandougou. — Séjour à Missira. — Visite des chefs des villages du Sandougou. — Beurre, lait, kolas en abondance. — Violente tornade. — Départ de Missira. — Vastes champs d’arachides. — Pioche spéciale pour les arracher. — Le Diabéré. — Diakaba. — Nombreux papayers. — Sidigui-Counda. — Saré-fodé. — Saré-Demba-Ouali. — Son chef Demba. — Visite du frère de Maka-Cissé, chef du Sandougou occidental. — Cordiale réception des Peulhs. — Puces et punaises. — Départ de Saré-Demba-Ouali. — Le village Ouolof de Tabandi. — Arrivée au village Toucouleur Torodo de Oualia. — Ousman-Celli, son chef. — Belle réception. — Belle case. — Excursion au Sandougou. — Saré-Demboubé. — Le Sandougou frontière du Niani et du Sandougou. — Le gué de Oualia. — Description de la route de Toubacouta au Sandougou. — Le Baobab. — Le Kinkélibah. — Violent accès de fièvre.