Le Tamarinier. — Dans toute cette contrée, il existe un végétal précieux, fort employé dans la thérapeutique indigène et qui rend également aux Européens de grands services. C’est le tamarinier (Tamarindus Indica L.) de la famille des Légumineuses Cæsalpinées. C’est un arbre élevé qui atteint parfois de belles proportions, et qui est facile à reconnaître de loin à ses feuilles et à ses fruits. Les feuilles en sont paripinnées à folioles elliptiques, inéquilatérales, obtuses, entières, glabres. Les fleurs sont assez grandes, jaune-verdâtre, entières, veinées de rouge, en grappes axillaires pauciflores. Calice à quatre divisions inégales. Corolle à cinq pétales, trois plus longs que le calice, deux très petits et très étroits. Sept étamines monadelphes, trois fertiles opposées aux sépales extérieurs ; 4 stériles alternes aux premières. Style épaissi au sommet, barbu en dehors. Fruit long de 10 à 14 centimètres, épais, un peu comprimé et recourbé, brun-fauve, pourvu de plusieurs étranglements, terminé par une petite pointe et rempli d’une pulpe rougeâtre qui brunit par la dessiccation. Dans cette pulpe nagent des graines comprimées, subquadrilatères, luisantes et de couleur brune presque noire. Ces fruits, même arrivés à maturité complète, se détachent assez difficilement du rameau qui les porte. Ils ne tombent d’eux-mêmes que lorsqu’ils sont attaqués par les insectes.

Le bois du tamarinier est dur, dense, solide, liant et bon pour le charronnage. On s’en sert beaucoup à Kayes pour faire les couples d’embarcations.

La pulpe est utilisée par les indigènes et les Européens dans la thérapeutique journalière. Elle a une saveur légèrement astringente et acidule. D’après Vauquelin, elle renfermerait des acides tartrique, citrique, malique, du bitartrate de potasse, du sucre, de la gomme, de la pectine. C’est un des meilleurs laxatifs et des plus inoffensifs. On trouve le tamarin sur la plupart des marchés du Sénégal et du Soudan sous forme de boules de la grosseur du poing environ. Ces boules sont de couleur rougeâtre quand elles sont fraîches et brunes presque noires quand elles ont été récoltées depuis quelque temps. Elles sont formées avec les graines et la pulpe qui, réduite en pâte, les agglutine solidement. On y trouve encore des fragments d’écorce, des morceaux de la coque du fruit et surtout, en grande quantité les fibres rouges qui, dans le fruit mûr, tapissent la face interne de la gousse.

La façon dont les noirs préparent le tamarin pour l’administrer est de beaucoup la meilleure. Elle a surtout pour résultat de donner une boisson d’un goût des plus agréables. Dans un litre et demi d’eau environ, on met à peu près à macérer à froid 50 à 60 grammes de pulpe telle qu’on la trouve au marché, avec ses graines, ses fragments d’écorce et ses fibres rouges. En trois heures au plus la pulpe a été complètement dissoute. On n’a plus qu’à décanter et l’on obtient aussi une liqueur d’un blanc roussâtre à odeur et saveur acide et légèrement astringente. Si on y ajoute un peu de sucre on peut en faire une excellente limonade qui nous a été souvent précieuse pendant les longues étapes. Trois ou quatre verres par jour de cette boisson suffisent pour maintenir la liberté du ventre si précieuse sous ces climats malsains.

L’usage prolongé et en abondance du tamarin finit par fatiguer l’estomac et détermine des gastrites et des dyspepsies qui disparaissent dès qu’on cesse d’en consommer. On peut également manger la pulpe sans la faire dissoudre en en débarrassant simplement les graines avec les dents ; mais on ne saurait trop s’en abstenir malgré tout le plaisir que procure, pendant les grandes chaleurs, sa saveur acide, car elle détermine en peu de temps une gingivite souvent très rebelle et très douloureuse.

Sur les marchés du Soudan, la valeur du tamarin est d’environ 0 fr. 30 cent. la boule de 250 grammes. Il est plus cher à Saint-Louis, Rufisque, Dakar et Gorée, où une boule de 150 grammes se vend couramment 0 fr. 50 cent.

4 novembre. — Je dormis pendant la nuit que je passai à Koussalan, comme cela ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Aussi, au réveil, me sentis-je très bien, à part toutefois une grande faiblesse. A cinq heures quarante minutes, après avoir pris un déjeuner sommaire, nous nous mettons en route pour Calen-Ouolof, où j’ai décidé que nous irions camper ce jour-là. Le fils du chef m’accompagne et son père lui a donné l’ordre de ne me quitter que lorsque je n’aurais plus besoin de lui, c’est-à-dire à mon arrivée à Mac-Carthy. Nous marchons d’une bonne allure et aucun de mes hommes ne reste en arrière. On voit que c’est l’avant-dernière étape avant d’arriver à Mac-Carthy. La route ne présente aucune difficulté et si ce n’était l’abondante rosée qui nous inonde littéralement, elle eût été des plus agréables. Nous faisons la halte à Carantaba, village distant de 6 kilomètres environ de Koussalan et où nous arrivons à sept heures cinquante minutes. Le village est absolument désert. Tous les hommes ont pris la fuite et se sont cachés dans leurs lougans. Je me demande encore pourquoi. Je n’y ai trouvé que quelques femmes et les enfants. J’interrogeai à ce sujet la fille du chef qui me déclara que tout le village avait eu peur, mais qu’elle savait bien que je ne venais pas dans leur pays pour leur faire du mal et qu’elle était restée bien tranquille à préparer son couscouss. C’est bien encore là une preuve du peu de vaillance des noirs. A l’approche d’un danger, même imaginaire, les hommes fuient en laissant les cases à la garde des femmes et des enfants. Le même fait s’est passé à Ségou lorsque nous sommes allés l’attaquer, les hommes se sont enfuis à notre approche après avoir fermé les portes du Diomfoutou (sérail), où se trouvaient les femmes, et leur avoir jeté les clefs par-dessus la muraille. Je rassurai du mieux que je pus cette brave femme et me remis en route après lui avoir bien recommandé de dire à son père de venir me voir à Calen-Ouolof, où j’allais camper, ou bien à Mac-Carthy. J’eus sa visite quarante-huit heures après à Mac-Carthy, et après explication, nous rîmes beaucoup ensemble de la frayeur que je leur avais causée.

Quel ne fut pas mon étonnement, au moment où j’allais me remettre en route, de voir sortir d’une case, où il avait passé la nuit, Mahmady-Diallo, mon courrier que j’avais expédié la veille pour annoncer mon arrivée à Calen-Ouolof. Je lui demandai compte de sa mission et il me répondit qu’étant fatigué, il était resté à Carantaba pour se reposer ; mais qu’il avait expédié un homme du village au chef de Calen pour le prévenir, qu’il l’avait vu partir. Tout étant pour le mieux, du moins je le croyais, nous quittâmes Carantaba.

Carantaba. — Carantaba est un gros village de Malinkés musulmans d’environ neuf cents habitants. La population est absolument fanatique. Autour de lui sont groupés quatre autres villages qui portent le même nom. Trois de ces villages sont Malinkés musulmans et le quatrième est Toucouleur-Torodo. Ces quatre villages réunis peuvent former une population totale d’environ quinze cents habitants. En janvier 1872, Carantaba, qui s’était révolté contre l’autorité du Massa de Kataba (Niani) dont il relevait, fut pris et détruit par Boubakar-Saada, almamy du Bondou, que ce dernier avait appelé à son aide. Reconstruit, il fut de nouveau attaqué et brûlé par les troupes alliées du Bondou, du Fouladougou et du Fouta-Djallon. Mais ses habitants ne perdirent pas courage. Ils se remirent vaillamment à l’œuvre, reconstruisirent de nouveau leur village et l’entourèrent d’un fort sagné. Ce furent ses guerriers qui, en 1879, décidèrent de la défaite de l’armée alliée que commandaient devant Koussalan, Boubakar-Saada, Alpha-Ibrahima, et Moussa-Molo. Pendant la guerre du marabout, Mahmadou-Lamine-Dramé, beaucoup des guerriers de Carantaba se rangèrent sous sa bannière, mais la plus grande partie, les Toucouleurs surtout, combattirent à nos côtés sous les murs de Toubacouta. Depuis cette époque, la paix règne, dans cette région, et Toucouleurs et Malinkés musulmans se livrent avec ardeur à la culture de leurs vastes lougans de mil, arachides, maïs, et de leurs belles rizières. Autour des villages se trouvent de jolis petits jardins où l’oignon est cultivé avec succès.

Cette plante potagère est surtout cultivée par les peuples de race Mandingue. On n’en trouve que rarement et en très petite quantité dans les villages de race Peulhe. Autour des villages Bambaras et Malinkés, on trouve bon nombre de petits carrés de jardins ensemencés avec soin. On choisit, de préférence, une terre riche en humus. Elle est proprement préparée et on n’y voit jamais le moindre brin d’herbe. Les semis sont faits avec la plus grande régularité et chaque pied distant de son voisin de vingt-cinq-centimètres. Plantés vers la fin de l’hivernage, en octobre, la récolte se fait vers la fin de décembre. Chaque jour, les femmes et les enfants, à l’aide de calebasses, procèdent à l’arrosage. Ils se servent de ce légume pour assaisonner leur couscouss. L’oignon du Soudan est bien plus petit que celui de nos climats tempérés. La grosseur est à peu près celle d’une noix. La saveur est excessivement sucrée et il est très recherché par l’Européen qui s’égare dans ces contrées. Avec les queues on assaisonne les omelettes, les sauces, et les bulbes sont mangés en salade ou comme condiments. C’est pour nos estomacs délabrés par le climat et la mauvaise alimentation un des meilleurs excitants de l’appétit, et surtout le plus inoffensif.