Après avoir pris à Carantaba vingt minutes de repos, nous nous remettons en marche. A deux kilomètres environ du village, j’éprouvai une émotion. Nous traversions un marais, à fond vaseux et glissant, où nous enfoncions à peu près jusqu’au genou, lorsque, tout-à-coup, le porteur chargé de la cantine, où étaient enfermés mes instruments et mes notes, fit un faux pas et s’abattit tout son long dans l’eau avec son fardeau. La cantine disparut complètement et s’enfonça de quelques centimètres dans la vase. Retirée aussitôt, je constatai, avec plaisir, après l’avoir ouverte sur la terre ferme, que, grâce à son étanchéité parfaite, pas la moindre goutte d’eau n’y avait pénétré. Aussi ne puis-je m’empêcher, in petto, de rendre grâce au soin avec lequel elle avait été fabriquée par M. Flem, constructeur d’articles de voyage à Paris. S’il en avait été autrement, outre mes instruments, j’aurais perdu là le fruit de plusieurs années de travail.

A 9 h. 30 nous traversons un petit village de Peulhs de 250 habitants environ. C’est Calen-Foulbé. Il disparaît presque entièrement au milieu de ses lougans et cucurbitacées de toute sortes qui couvrent ses toits. Ses habitants ont dans tout le pays la renommée d’être d’excellents fabricants de mortiers et pilons à couscouss. Nous ne nous y arrêtons pas et trois kilomètres plus loin nous sommes à Calen-Ouolof, but de l’étape.

Calen-Ouolof est un village d’environ trois cents habitants. Sa population Ouolove, comme l’indique son nom, est venue du Bondou pour fuir les exactions des almamys Sissibés et de leur famille. J’y fus très bien reçu. Je fus étonné de voir à mon arrivée que rien n’était préparé pour me recevoir. J’en demandai le motif et il me fut répondu que l’on n’avait pas reçu le courrier que Mahmady prétendait avoir expédié de Carantaba. Je ne pus arriver à tirer cette affaire au clair. Toutefois, en voyant l’empressement que mettaient les habitants à m’être agréable, j’acquis la ferme conviction que mon courrier m’avait menti, ce qui est loin d’être rare chez les noirs, surtout quand ils sont pris en défaut. Quoiqu’il en soit nous fûmes bien hébergés à Calen-Ouolof et ni moi, ni mes animaux, ni mes hommes n’eûmes à nous plaindre de l’hospitalité qui nous fut généreusement donnée.

La route de Koussalan à Calen-Ouolof diffère sensiblement des chemins déjà parcourus. En quittant Koussalan, nous traversons d’abord les lougans du village, puis nous entrons dans une vaste plaine nue et marécageuse. Plus nous avançons et plus le terrain s’élève. Nous traversons alors un plateau ferrugineux couvert de bambous. Interrompu à mi-chemin par des lougans qui appartiennent à Koussalan, il se continue jusqu’aux lougans de Carantaba. Signalons à droite et à gauche de la route, sur le plateau mentionné plus haut, deux mares assez profondes et pleines d’eau en cette saison. De Carantaba à Calen-Ouolof ce n’est plus qu’une succession de marais, rizières, lougans, excepté toutefois un peu avant d’arriver à Calen-Ouolof, où nous traversons une colline ferrugineuse de deux kilomètres de longueur environ. La flore n’a pas varié, légumineuses, n’tabas, fromagers, baobabs, tamariniers, etc., etc. Nous remarquons aussi de beaux échantillons de Laré ou Saba, belle liane à caoutchouc.

Le Laré ou Saba, liane à caoutchouc. — Cette liane (Vahea Senegalensis A. D. C.) est nommée Laré par les peuples de race Peulhe et Saba par les noirs de race Mandingue. Elle atteint souvent des proportions gigantesques. Nous en avons vu fréquemment dont le tronc égalait la grosseur de la cuisse d’un homme vigoureux. C’est une Apocynée du genre Landolphia ou Vahea. Elle s’attache toujours aux grands végétaux et acquiert parfois un si grand développement que l’arbre qui la porte disparaît complètement. Elle est très facile à reconnaître à son port majestueux et au dôme de verdure qu’elle forme au-dessus des végétaux auxquels elle s’attache. Ses fleurs, blanches, qui ont la forme de celles du jasmin, exhalent une odeur des plus agréables qui permet d’en reconnaître au loin la présence. Ses fruits sont tout aussi caractéristiques. Ils sont volumineux et affectent la forme d’une orange, de celles que l’on désigne sous le nom de pamplemousses (Citrus decumana). Leur coloration est vert sombre quand ils ne sont pas mûrs. Arrivés à maturité, ils sont, au contraire, d’un jaune rouge qui ne permet de les confondre avec aucun autre. Ils poussent à l’extrémité des petits rameaux. Ils contiennent à l’intérieur une trentaine de graines de forme pyramidale qui sont noyées dans une pulpe jaune d’or d’un goût délicieux et excessivement rafraîchissante.

On trouve le Laré partout au Soudan français ; mais les contrées où il est en plus grande abondance sont le Niocolo, le Baleya, l’Amana, le Dinguiray, etc., etc. Il croît, de préférence, sur les bords des marigots, dans les terrains humides, marécageux surtout. Nous avons pu remarquer que les Larés qui poussent dans les argiles et sur les plateaux ferrugineux sont moins développés que ceux qui croissent sur les rives des marigots et présentent une vitalité bien moins grande. Plus on s’avance vers le sud et plus il devient commun. Nul doute qu’il ne croisse également sur le bord des rivières du Sud et de leurs affluents. Monsieur le Dr Crozat, dans son voyage au Fouta-Djallon, l’a trouvé partout dans ce pays et en abondance. Il existe de même en grande quantité dans toutes les régions situées dans la boucle du Niger, dans le pays de Ségou et dans le Macina au Nord.

Toutes les parties du Laré donnent un suc abondant. C’est le végétal qui, au Soudan, en donne le plus. En outre, ce suc donne un caoutchouc qui nous semble le meilleur de tous les produits similaires de Vahea d’Afrique ; il en donne surtout beaucoup plus. Pour l’extraction, point n’est besoin de procédés particuliers pour pratiquer les incisions. La simple incision longitudinale ou transversale laisse écouler de grandes quantités de suc. En toutes saisons, il en donne beaucoup et l’âge ou l’état des végétaux influe peu sur la production. Il se coagule rapidement par la simple évaporation. C’est assurément de tous les végétaux à caoutchouc celui qui donnera toujours en tous lieux et en tout temps les résultats les plus satisfaisants et surtout les plus rémunérateurs. Il nous souvient avoir entendu raconter par nos camarades ce fait, à savoir que, sur les bords du Tankisso, M. le lieutenant de vaisseau Hourst, commandant de la flottille du Niger, avait pu en un temps relativement court, par les moyens tout primitifs qu’il avait à sa disposition, en récolter des quantités relativement considérables. Cela permet d’augurer que l’exploitation en serait facile et fructueuse.

Le caoutchouc du laré présente, à s’y méprendre, les caractères macroscopiques de celui de l’Hevea. Jouit-il des mêmes propriétés ? Tout permet de l’espérer. Des échantillons ont été rapportés en France et sont soumis à l’analyse. Nous avons tout lieu de croire que les résultats en seront favorablement concluants. Nous ne saurions trop attirer l’attention sur ce précieux végétal, qui, à notre avis, est appelé à un avenir prochain et certain.

La journée que je passai à Calen-Ouolof s’écoula sans incidents. Je reçus de nombreux visiteurs, qui vinrent me saluer, et, ce qui me fit encore plus de plaisir, un courrier m’apporta vers cinq heures du soir une lettre fort aimable de M. l’agent de la factorerie française de Mac-Carthy, dans laquelle il me souhaitait la bienvenue et m’annonçait que j’étais attendu avec impatience. Je le fis immédiatement prévenir que j’arriverai le lendemain matin de bonne heure, et, en même temps, je fis annoncer au chef de Lamine-Coto que j’irais camper dans son village.

A la nuit tombante, tout le monde se coucha dans l’espoir de passer une bonne nuit. Notre espoir fut rapidement déçu, et, dès que les feux furent éteints, nous fûmes tous assaillis par des nuées de moustiques, qui nous tinrent éveillés. Depuis Bala, dans le Niéri, je n’en avais jamais été aussi incommodé. Toute la nuit s’écoula sans sommeil et je vis se lever le jour sans avoir pu fermer l’œil une seule minute. Mes hommes en souffrirent autant que moi. Je suis bien certain qu’ils ont conservé de Calen-Ouolof le même souvenir cuisant que j’en garde encore. Moustiques et maringouins nous attaquèrent avec la même fureur et nous firent payer cher l’hospitalité que nous avaient généreusement accordée les habitants. Impossible de se garantir contre leurs multiples piqûres. Leurs trompes acérées traversaient même les vêtements pour venir chercher sur notre figure, nos bras et nos jambes, leur nourriture quotidienne.