On comprendra sans peine combien nous fûmes heureux de voir se lever le jour. C’était la fin de nos tourments. Aussi les préparatifs du départ furent-ils rapidement faits et pûmes-nous nous mettre en route sans retard.
5 novembre. — A cinq heures du matin, nous quittons Calen-Ouolof en bon ordre. Il fait une température des plus agréables ; mais il règne une humidité considérable et le sol est couvert d’une rosée très abondante. Aussi sommes-nous littéralement trempés peu après le départ.
Yola. — A sept heures quinze minutes, nous arrivons à Yola, village de Malinkés musulmans, dont la population peut s’élever à environ 450 habitants. Le frère du chef, remplaçant son frère malade, vient me recevoir, et nous causons fort amicalement pendant un quart d’heure environ. Il me promet de m’envoyer à Lamine-Coto du riz pour nourrir mes hommes pendant mon séjour à Mac-Carthy. On n’est pas plus complaisant.
Couiaou. — A sept heures trente minutes, nous nous remettons en marche. A sept heures cinquante-cinq nous laissons sur notre droite le petit village de Couiaou, dont la population peut s’élever à une centaine d’habitants. Ce petit village, brûlé, il y a quelques années, par mon ami, le lieutenant Levasseur, de l’infanterie de marine, à la suite d’affaires de captifs, commence à peine à sortir de ses ruines. Il m’a paru fort mal entretenu, comme tous les villages Malinkés du reste.
Lamine-Sandi-Counda. — Non loin de Couiaou se trouve le village Malinké musulman de Lamine-Sandi-Counda, peuplé d’environ cent habitants, d’après les renseignements qui m’ont été donnés. De la route, on ne le voit pas, car il est absolument caché par les lougans de mil.
Medina. — Un peu plus loin nous laissons encore à droite le petit village de Medina devant lequel nous passons à huit heures trente-cinq. Il peut avoir environ cent cinquante habitants Malinkés musulmans et est entouré de belles rizières.
Canti-Countou. — A peu de distance de Medina, nous laissons sur la gauche, Canti-Countou, petit village Malinké musulman, dont la population s’élève à cent cinquante habitants environ. Il est situé à deux cents mètres à peu près de la route et possède de belles cultures de mil et de belles rizières.
Enfin, à neuf heures trente minutes, nous arrivons à Lamine-Coto, but de l’étape, où j’ai le plaisir de trouver M. Joannon, agent de la Compagnie Française, à Mac-Carthy, qui avait poussé l’amabilité jusqu’à venir à mon avance. Je suis tout heureux de voir enfin une figure blanche. En peu de temps nous avons fait complète connaissance : car nous étions loin d’être étrangers l’un à l’autre. Nous avions échangé une correspondance relativement active pendant mon séjour à Nétéboulou, et, en pays noir, les lettres sont d’excellents moyens de rapprochement. Seul Européen et seul Français à Mac-Carthy en cette saison où le commerce est peu actif, on comprendra aisément qu’il fit à un compatriote la plus cordiale des réceptions. Je suis obligé de me rendre à son invitation et d’aller déjeuner à Mac-Carthy, à la factorerie française, mais auparavant j’installe mes hommes et mes animaux. Je reçois le chef du village et je change de vêtements car je suis tout trempé.
Sandia prête son cheval à M. Joannon, et nous nous rendons au bord du fleuve où nous attend un canot. La Gambie est peu éloignée de Lamine-Coto (1 km. 079). Un peu avant d’y arriver nous apercevons les constructions de Mac-Carthy et en face de l’endroit où nous dépose le canot se détache en blanc, avec ses ouvertures vertes, la factorerie française, la construction la mieux comprise de l’île entière. Il est 10 heures 1/2 quand nous y arrivons. Immédiatement M. Joannon me met en possession de ma chambre. Je suis admirablement bien installé ; lit avec sommier et moustiquaire, toilette. Rien ne manque. Nous sommes à douze jours de mer de France, au cœur de l’Afrique, et nous retrouvons le même bien-être qu’en Europe. Je vais donc pouvoir me reposer un peu et goûter les charmes de la vie européenne. Je déjeune à merveille, je n’ai pas besoin de le dire. Ce repas, dans la vaste salle à manger de la factorerie où règne tout le confortable des demeures européennes dans les pays chauds, est un des meilleurs que j’ai fait de ma vie et celui dont le souvenir m’est le plus cher. C’est que, si les savantes préparations de nos laboratoires culinaires y faisaient défaut, il y avait deux condiments qu’on ne trouvera guère sur les tables de nos dîners officiels, un vigoureux appétit et la plus franche cordialité.
L’après-midi s’écoula rapidement et, à quatre heures, nous quittâmes la factorerie pour nous rendre à Lamine-Coto, où je voulais veiller à l’installation de mes hommes, arranger mes bagages et régler quelques affaires. J’avais donné l’ordre aux palefreniers, en partant le matin, de nous amener les chevaux au fleuve à cette heure-là. Ils ont été exacts et nous n’avons pas eu à les attendre. A la nuit tombante, après avoir fait à Lamine-Coto ce que j’avais à y faire, je retourne à Mac-Carthy. Sandia et Almoudo m’y accompagnent. Ils sont logés dans l’intérieur de la factorerie où M. Joannon leur a fait préparer une case. Je dîne aussi bien que j’ai déjeuné et, à neuf heures du soir, je me mets voluptueusement au lit. Il y a sept mois que cela ne m’était arrivé.