La paille de riz forme un excellent fourrage dont tous les bestiaux sont excessivement friands. Les indigènes s’en servent pour fabriquer des chapeaux, des couvercles de calebasses et de petites corbeilles plates assez originales.

Le Rônier. — Les rives de la Gambie sont couvertes de rôniers et il en existe des forêts d’une étendue relativement considérable où l’on peut remarquer des échantillons de ce végétal qui atteignent des dimensions vraiment gigantesques. C’est le plus grand des palmiers, le Borassus flabelliformis. Il est facilement reconnaissable à son port élevé et caractéristique. Sa tige est très grande et peut atteindre parfois jusqu’à vingt-cinq et trente mètres. Elle est renflée au milieu et ses parties inférieures et supérieures sont bien moins volumineuses et bien plus effilées. Son écorce est noirâtre et porte les cicatrices des blessures qu’y font les feuilles en tombant. Le bois, bien qu’il ait l’aspect spongieux est très dur et est difficilement attaquable par la scie. Les billes de rôniers sont plus lourdes que l’eau. C’est un des rares bois qui ne flotte pas. Les feuilles d’un rônier adulte sont groupées en un bouquet volumineux situé au faite de la tige, et présente de profondes découpures. Le tronc n’en porte jamais, sauf quand il est jeune. Leur couleur vert foncé et leur résistance rappelle de loin les feuilles artificielles en zinc de certains décors de théâtre ou de girouettes. Les plus jeunes, fortement imbriquées et engaînantes au sommet du végétal, sont d’un blanc d’ivoire. Très tendres, elles forment le chou palmiste. Les feuilles du rônier ne tombent qu’après dessiccation complète.

Les fruits, désignés sous le nom de rônes, sont disposés en grappes de quarante ou cinquante environ. Ils sont de la grosseur d’un melon de moyenne taille et très lourds. L’enveloppe en est verte quand ils sont jeunes ; à maturité, elle est jaune orange. Les graines volumineuses, noirâtres, discoïdes ou en forme de sphères aplaties aux deux pôles, sont enveloppées d’une pulpe jaune d’or filamenteuse, très aqueuse, très odorante, et d’un goût agréable mais légèrement térébenthiné. Les indigènes en font une grande consommation, surtout en temps de disette.

Le rônier est un bois plein, de longue durée et d’une solidité remarquable. Inattaquable par les insectes et par l’humidité, il est excellent pour les pilotis, et l’on s’en sert couramment dans la construction des ponts et des appontements. Les arbres mâles sont seuls employés ; les arbres femelles ne peuvent servir qu’à des palissades, car ils sont creux et peu résistants.

Les indigènes utilisent les feuilles pour couvrir les constructions provisoires qu’ils font dans leurs villages de cultures. Nous nous sommes très bien trouvés de les avoir employées pour nos campements. Avec les jeunes feuilles, ils fabriquent aussi, en les tressant, des liens très résistants. Nous avons été à même d’apprécier leur solidité quand nous avons traversé en radeau la Gambie au gué de Bady.

Outre le fruit, les Noirs mangent encore les racines des jeunes pousses. Elles ont un goût légèrement astringent et assez déplaisant. On les mange crues. Le bourgeon terminal est très tendre. C’est un chou palmiste moins savoureux assurément que celui de l’Oreodoxa oleracea, mais qui mérite cependant d’être apprécié. Coupé en petits fragments de deux centimètres carrés, et bien assaisonné d’huile, de vinaigre, sel et poivre, on en fait une très bonne salade, surtout si on a eu la précaution de la faire macérer pendant vingt-quatre heures. Ce plat est très apprécié des Européens appelés à résider au Soudan. Enfin, le rônier fournit une sève relativement abondante dont on pourrait extraire du sucre et qui donne, par fermentation, un vin de palme de qualité inférieure.

Je ne comptais rester à Mac-Carthy que trois ou quatre jours. Aussi m’étais-je installé en conséquence. Dès le lendemain de mon arrivée, je fis une visite à M. le gouverneur anglais de l’île. Je trouvai en M. Syrett, métis de Bathurst, ancien secrétaire du gouverneur général de la Gambie et tout récemment installé, un homme charmant, bien élevé et d’une remarquable obligeance. Pendant toute la durée de mon séjour à Mac-Carthy, je n’eus absolument qu’à me louer des rapports que j’ai eus avec lui. Peu de jours après mon arrivée, l’« Odette, » la petite chaloupe à vapeur de la Compagnie, amena M. Frey, l’agent en titre de la factorerie (M. Joannon n’était qu’intérimaire), et M. Trouint, l’agent de la petite factorerie de Nianimaro, située à un jour ou deux en aval de Mac-Carthy. Nous passâmes deux jours charmants après lesquels M. Trouint, ayant réglé ses affaires avec M. Frey, repartit pour rejoindre son poste.

Tous mes préparatifs étaient faits. Je m’étais ravitaillé et j’avais acheté et expédié à Nétéboulou une nombreuse pacotille dont j’avais besoin en prévision du voyage que j’allais entreprendre au Kantora, à Damentan et au pays des Coniaguiés. Un courrier, que M. le commandant de Bakel m’avait expédié pour me porter ma correspondance et qui était venu me rejoindre à Mac-Carthy après vingt jours de marche, se chargea de la transporter à Nétéboulou. J’organisai à cet effet un convoi de porteurs dont il eut la direction. Ces hommes étaient au nombre de quatorze. Je les avais recrutés sur place et ils arrivèrent sans encombre dans le Ouli avec leurs charges intactes. Et pourtant les marchandises qu’ils portaient étaient bien faites pour exciter leur cupidité. C’étaient des sacs de sel, des caisses de tafia, de genièvre, de verroterie, de tiges de laiton, des ballots d’étoffes, etc., etc. Il faut dire aussi que leur chef de convoi, Boubou-Cissé, était un homme dévoué et d’une scrupuleuse honnêteté.

J’étais prêt à partir et je me disposais à me mettre en route lorsque je fus de nouveau atteint de fièvres intermittentes si violentes que je dus garder le lit pendant plusieurs jours, et ce ne fut que le 27 novembre que je pus quitter Mac-Carthy. En même temps que moi, M. Joannon fut atteint d’un violent accès à forme bilieuse et M. Frey lui-même fut obligé de s’aliter pendant près d’une semaine. L’influence du climat se fit même sentir sur mes hommes, étrangers pour la plupart à ces régions. La température des nuits s’était beaucoup refroidie, et tous plus ou moins souffraient de la poitrine ou des bronches. Même le jeune frère de mon interprète eut une légère congestion pulmonaire avec fièvre intense qui, pendant deux ou trois jours, me causa de vives inquiétudes. Les animaux ne furent pas non plus épargnés. Je n’avais, en effet, à leur donner pour toute nourriture que ce gros mil rouge de Sierra-Leone, qui leur est si préjudiciable. En plus, le cheval de Sandia fut atteint de violents accès de fièvre et nous aurions peut-être eu un malheur à déplorer si je n’avais pas eu pour les soutenir et les alimenter quelques caisses de galettes à base de Kola que M. le Dr Heckel, de Marseille, avait eu la généreuse prévenance de m’expédier à Mac-Carthy par les soins de la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique.

Retenu par la maladie à Mac-Carthy, je mis à profit l’inaction forcée à laquelle j’étais condamné pour faire de cette colonie anglaise une étude aussi approfondie que possible. C’est le résultat de mes observations que je vais essayer de faire connaître au lecteur dans le chapitre qui va suivre. Je n’ai point la prétention de me figurer que j’ai découvert sur Mac-Carthy quelque chose de nouveau, mais je suis intimement persuadé que ces quelques notes que j’ai recueillies seront de quelque intérêt, et, je dirai plus, de quelque utilité.