Au départ de Sénoudébou, ma caravane se trouvait donc ainsi composée : un interprète Almoudo Samba N’Diaye, son frère Oumar, un cuisinier Samba Sisoko, Malinké de Badougou, dont la face réjouie et dodue me promettait pour l’avenir un ordinaire confortable, un domestique Gardigué Couloubaly, Bambara de Nyamina (Niger), deux palefreniers, Samba N’Diaye, ouolof de Saint-Louis, et Sory, bambara de Ségou, enfin onze porteurs et deux animaux, un cheval et un mulet. N’oublions pas non plus Fatouma, la femme du palefrenier Samba qu’il m’avait demandé l’autorisation d’emmener et qui, pendant toute la durée du voyage, fut la blanchisseuse de la caravane. Donc, en me comptant, nous n’étions en tout que dix-huit personnes. Fidèle à la façon dont j’avais déjà procédé en d’autres circonstances, j’avais absolument interdit les armes à tout mon monde. On verra dans la suite de ce récit que cette précaution me facilita beaucoup l’entrée dans le pays des Coniaguiés et à Damentan ; elle contribua, dans une large mesure, au succès de mon voyage dans ces pays inconnus. Nous ne saurions trop recommander à ceux qui voudraient visiter le Soudan français, ce mode de procéder. Il nous a toujours bien réussi et nous a souvent permis de nous tirer, tout à notre honneur, de situations critiques et dangereuses.
Donc, ma caravane étant formée, tout mon personnel étant bien dressé et chacun sachant ce qu’il avait à faire, nous quittâmes Sénoudébou le 3 juillet, à 4 heures du matin, dans l’ordre le plus parfait et fîmes route vers le Sud, vers la Gambie. Successivement nous visitâmes la partie Sud du Bondou, le Tiali, le Niéri, la partie Sud-Est du Ferlo-Bondou, le Nord du Ouli, et après vingt-trois jours de marche dans un pays pauvre et peu peuplé, où nous n’avons que difficilement trouvé ce qui nous était nécessaire pour nous nourrir, nous arrivions enfin à Nétéboulou, à 20 kilomètres de la Gambie. J’y fus reçu en grande pompe par le chef du village Sandia-Diamé, homme d’un grand dévouement, honnête, intelligent, et qui, dans ces contrées lointaines, a rendu de grands services à la cause Française. Il me manifesta toujours le plus profond respect, je dirai plus, la plus grande affection, et, pendant la maladie qui me retint dans son village, il me prodigua, avec Almoudo et mes domestiques, des soins dont je leur garde une profonde gratitude. Connaissant à fond tout le pays qu’il avait autrefois parcouru en tous sens comme dioula[3], il me donna toujours des renseignements absolument précis et qui, durant notre voyage, me furent d’un précieux secours.
Une rue à Sénoudébou (village Toucouleur du Bondou).
Avant de quitter Marseille, j’avais demandé à M. Bohn, directeur de la Compagnie Française, de vouloir bien donner des ordres à M. l’agent de la factorerie de Mac-Carthy, pour que celui-ci me fit parvenir, à Nétéboulou, ce dont je pourrais avoir besoin pour ravitailler ma caravane, pensant bien que je ne trouverais sur ma route que difficilement ce qui m’était nécessaire. J’étais loin cependant de supposer que toutes ces régions fussent aussi pauvres et que nous arriverions à Nétéboulou, après un voyage relativement court, absolument dénués de tout. D’après mes calculs, je devais y être le premier août au plus tard et je comptais bien y trouver, à cette date, ce dont je pourrais alors avoir besoin. Mon espoir ne fut pas déçu, à peine étais-je installé dans la case préparée à mon intention par les soins de Sandia, qu’on m’annonça l’arrivée du patron du chaland. M. l’agent de Mac-Carthy me l’expédiait avec des vivres pour mes hommes et pour moi. Il était arrivé, la veille, à Yabouteguenda, sur la Gambie, et ayant appris que je me trouvais à Nétéboulou, il venait se mettre à mes ordres. Nétéboulou n’étant éloigné de Yabouteguenda que d’une vingtaine de kilomètres et, de plus, le marigot étant navigable jusqu’à Genoto, il fut facile de faire remonter le chaland jusqu’à ce point et de faire transporter son chargement jusqu’au village. Genoto n’est éloigné de Nétéboulou que de cinq kilomètres environ. Ces provisions furent les bienvenues, on n’en doute pas. Elles me furent d’un grand secours pendant l’hivernage et me permirent de pourvoir aisément à la nourriture de mes hommes. Grâce à la diligence de M. l’agent de Mac-Carthy, je vécus là dans d’assez bonnes conditions. Je ne saurais trop le remercier de la confiance qu’il m’a toujours témoignée et de l’empressement qu’il a mis à me faire parvenir toutes les commandes que je lui ai faites pendant mon séjour en Gambie.
Mon intention était de visiter la rive droite de la Gambie, jusqu’à Mac-Carthy pendant l’hivernage. La maladie et aussi l’abondance et la précocité des pluies dans ces régions me forcèrent à renoncer à mettre mon projet à exécution et je me décidai, en conséquence, à attendre à Nétéboulou la fin de l’hivernage et le retour de la saison sèche. Je pris alors mes dispositions en prévision d’un long séjour. Tout d’abord, afin de réduire le plus possible mes dépenses, je congédiai tous mes porteurs et ne gardai avec moi que le personnel qui m’était strictement indispensable. Une écurie fut construite pour mes animaux par les soins de Sandia et de mes palefreniers, et j’aménageai ma case et celle de mes hommes le mieux possible.
Je n’entrerai ici dans aucun détail au sujet de mon séjour à Nétéboulou. Nous avons eu à supporter là toutes les fatigues et toutes les privations qu’entraîne l’hivernage dans les pays Soudaniens. Ma santé y fut fortement ébranlée, et, malgré les soins les plus attentifs, mes animaux succombèrent aux atteintes du climat.
Je ne pus quitter cet hospitalier village que le 27 octobre. Je fus obligé d’attendre jusqu’à cette époque pour pouvoir me mettre en route. L’inondation commençait alors à décroître, les chemins étaient plus praticables et j’avais reçu une nouvelle monture que m’avait envoyée mon bon ami, M. le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel. Pendant les trois longs mois que je suis resté ainsi bloqué à Nétéboulou, je mis à profit les quelques jours de repos que me laissa la fièvre pour étudier l’ethnographie et les coutumes du pays. Je fis avec soin mes observations météorologiques et pris tous les renseignements possibles sur les contrées que j’allais visiter.
Ce fut également à Nétéboulou que je reçus la nouvelle que M. le Ministre de l’Instruction publique avait bien voulu me confier dans ces régions éloignées une mission scientifique et gratuite en plus de celle dont j’étais déjà chargé par le département des Colonies. J’en fus très heureux, car c’était, pour ainsi dire, la sanction scientifique donnée à mes travaux. La dépêche ministérielle qui me l’annonça me parvint quelques jours avant mon départ, grâce aux bons soins et à la complaisance de M. le capitaine Roux, qui, pendant mon séjour dans le Ouli, ne manqua jamais une occasion de me faire parvenir ma correspondance et de me tenir au courant de tout ce qui pouvait m’intéresser.
Vers le milieu d’octobre, ma santé étant enfin devenue meilleure, je pus songer à me remettre en route et à exécuter le projet de voyage que j’avais élaboré pendant les deux mois qui venaient de s’écouler et pour lequel j’avais recueilli tous les renseignements possibles afin de ne rien laisser au hasard. En conséquence, je décidai de visiter et étudier complètement le Ouli, le Sandougou et d’explorer les rives de la Gambie jusqu’à Mac-Carthy. Mon intention était, de ce point, de visiter, au Nord, le Kalonkadougou et de revenir à Nétéboulou, d’où je comptais me diriger vers le Sud-Est, visiter le pays de Damentan, la Haute-Gambie et revenir à Kayes par le Bambouck. Je pus aisément mettre ce plan à exécution. Même, je pus m’avancer plus au Sud que je ne me l’étais proposé et visiter le pays de Damentan et le pays des Coniaguiés et des Bassarés, pays absolument inconnus et où jamais Européen ne s’était aventuré. De plus, je pouvais, en suivant cet itinéraire, explorer complètement les vallées de la Haute-Gambie et visiter avantageusement tout le pays compris entre ce grand cours d’eau et la Haute-Falémé.