Sandia, qui m’était absolument dévoué, me demanda de m’accompagner dans la première partie de mon voyage. J’en fus très heureux ; car il connaissait à fond le pays que nous allions traverser, et, pendant toute la durée de son séjour avec moi, je n’eus jamais qu’à me louer des services qu’il m’a rendus.

Bien décidé à quitter Nétéboulou le plus tôt possible, je me mis donc, dès que mes forces me le permirent, à organiser ma caravane. Je confiai au frère de Sandia mes bagages les plus encombrants, mes caisses de collections, et n’emportai avec moi que ce qui m’était absolument nécessaire pour un voyage de trente jours, au plus. J’engageai sur place les porteurs qui m’étaient indispensables, et le 25 octobre nous étions tous prêts à partir. Une malencontreuse tornade nous força à rester à Nétéboulou quarante-huit heures de plus, et ce ne fut que le 27 que nous pûmes nous mettre en route.

Pendant les deux mois qui venaient de s’écouler, ma caravane s’était encore augmentée d’une nouvelle recrue. Je vis arriver un jour, dans ma case, avec le fils du chef du Ouli, un jeune noir que j’avais connu autrefois à Kayes et qui avait accompagné mon ami, le lieutenant Levasseur, de l’infanterie de marine, dans le beau voyage qu’il avait fait, en 1887-1888, de Kayes à Sedhiou par Labé. Ce noir, avec les quelques économies péniblement réalisées, avait entrepris un petit commerce de dioula (marchand ambulant) et n’avait pas réussi. Quand je le vis il était absolument à bout de ressources et vivait de la charité de Massara, fils du Massa-Ouli. Il me demanda alors de se joindre à ma caravane, de me servir à quelque titre que ce soit, n’exigeant pour tout salaire que sa nourriture et ses vêtements. C’était peu de chose. Je l’engageai et n’eus guère à me louer de ses services. Peu travailleur (la paresse était inconnue parmi mes hommes), il fut souvent l’objet de leurs quolibets. Malgré cela, je ne puis m’empêcher de reconnaître qu’il m’a rendu en quelques rares circonstances, de réels services que je lui ai d’ailleurs toujours grassement payés.

Avant de quitter Nétéboulou, ce village hospitalier où j’ai été reçu et hébergé pendant si longtemps avec tant de générosité et de sympathie, je ne puis m’empêcher de faire connaître son histoire et ses habitants. Je serais heureux que le lecteur trouvât quelque intérêt à lire ces lignes. Elles me sont dictées par la profonde reconnaissance que j’ai vouée à tous ceux qui, dans ce petit coin du vaste continent africain, m’ont prodigué leurs soins et m’ont toujours témoigné le plus grand respect. Aujourd’hui même, après plus d’une année de séparation, je ne puis m’empêcher, en me rappelant mes amis de là-bas et tout ce qu’ils ont fait pour moi, d’éprouver une émotion profonde et de reconnaître que, malgré tout, je suis encore leur débiteur. Je n’espère point que ces lignes leur tombent jamais sous les yeux, mais je serais bien heureux si quelque voyageur égaré dans ces contrées lointaines pouvait leur dire que je ne les ai pas oubliés, et que les quelques jours que j’ai passés au milieu d’eux sont, malgré les souffrances que j’y ai éprouvées, restés profondément gravés dans mon cœur et que j’en garde le souvenir le plus cher.

Nétéboulou, ainsi nommé parce qu’il est situé au milieu d’une véritable forêt de Nétés (légumineuse)[4] (en Malinké : Nété, et boulou, village : village des Nétés) est une agglomération d’environ 500 habitants. Il est propre, bien construit et les cases du chef sont entourées d’un joli petit tata Malinké à tourelles, tout neuf, dont la hauteur est d’environ quatre mètres et la largeur d’à peu près un mètre à la base et quarante centimètres au sommet. Ce tata est construit en argile fortement colorée en rouge par de l’oxyde de fer : vu de loin son aspect sombre impressionne tristement le voyageur ; à l’intérieur, se trouvent les cases du chef, celles de ses femmes et ses magasins. Sa circonférence est d’environ huit cents mètres, et ses murs sont crénelés pour, qu’en cas de siège, les défenseurs puissent aisément faire usage de leurs armes. Le village est entièrement situé sur une petite éminence à l’Ouest, et au Nord de laquelle se trouve le marigot qui porte son nom. Les cases sont, en général, vastes, construites à la mode Malinkée, en terre, rondes et surmontées d’un toit en chaume qui affecte la forme d’un chapeau pointu. Les cours qu’elles laissent entre elles sont, en général, assez propres ; mais la place principale du village est, comme dans tous les villages Malinkés, d’une malpropreté révoltante. C’est le dépotoir commun où chaque ménagère vient, chaque jour, jeter des détritus de toutes sortes.

Plan d’une habitation Malinkée
(Dessin de A. M. Marrot, d’après les documents de l’auteur).

A environ huit cents mètres du village actuel, dans le Nord, de l’autre côté du marigot, se voient les ruines de l’ancien village dont le tata du chef est encore debout. Ce village fut détruit par le marabout Mahmadou-Lamine Dramé, en 1887, dans les circonstances suivantes. Son chef était le frère de Sandia et grand ami des Français. Il fut un des commandants de la colonne du Ouli, qui battit le marabout après sa fuite de Dianna. Ce fut dans un but de vengeance que Mahmadou-Lamine vint l’attaquer au fort de l’hivernage. Son chef, Malamine, fut tué pendant le combat. La population fut emmenée en captivité par le vainqueur et le village détruit. C’était Malamine qui l’avait fondé vingt ans auparavant environ. C’est pourquoi Nétéboulou est souvent appelé dans le pays : « Village de Malamine. » Riche dioula Malinké musulman, c’était un homme fort honnête et qui avait dans tout le pays une grande renommée de justice. Aussi venait-on de partout le consulter. Après sa mort, son frère, Sandia, le chef du village actuel, lui succéda et reconstruisit Nétéboulou là où il est aujourd’hui. Il a hérité de la renommée de son frère et jouit dans les villages voisins d’une grande influence.

La population est uniquement formée de Malinkés musulmans de la famille des Niagatés-Sinatés, qui émigrèrent du pays de Guidioumé dans le Ouli, où ils s’établirent lorsque les Soninkés s’emparèrent du Kaarta et en chassèrent les Malinkés. Ils n’ont ni le type ni les mœurs des autres Malinkés que nous avons vus jusqu’à ce jour. Ils doivent être le produit d’un croisement quelconque. On rencontre dans le Ouli, le Niani et même le Diakka, quelques villages dont les habitants présentent les mêmes caractères. Je serais assez porté à leur attribuer la même origine qu’aux Diakankés et aux Déniankés. Ce serait alors une race de mélange dans laquelle il y aurait deux éléments Mandingues pour un élément Peulh.

Nétéboulou est un village relativement riche. Nous nous y sommes trouvé et y avons séjourné pendant toute la saison des cultures et nous avons pu constater avec plaisir qu’elles y sont faites avec plus de soin et en plus grande quantité que dans les pays voisins. Tout autour des cases se trouvent de vastes champs de mil, maïs, arachides, coton, etc., etc., et de petits jardinets où les femmes et les enfants cultivent des oignons, oseille, courges, tomates, tabac. Malgré cela, la misère y est grande pendant l’hivernage, car là, comme partout au Soudan, le noir est gaspilleur et peu prévoyant. Il consomme en peu de mois sa récolte, fait bombance et, pendant la saison des pluies, il en est souvent réduit à la portion congrue, en attendant la moisson prochaine.