CHAPITRE X

Départ de Coutia. — Kalibiron. — Diabaké. — Paquira. — Arrivée à Koussanar. — Description de la route de Coutia à Koussanar. — Géologie. — Botanique. — Cultures. — Koussanar. — Aspect du village. — Nombreuses variétés d’acacias. — Beaux jardins de tabac. — De Koussanar à Goundiourou. — Coumbidian. — Ahmady-Faali-Counda. — Description de la route suivie. — Goundiourou. — Remarquable propreté du village. — Nombreuses visites. — Belles plantations de haricots. — De Goundiourou à Sini. — Siouoro. — Massara vient à mon avance. — Arrivée à Sini. — Cordiale réception. — Description de la route de Goundiourou à Sini. — Géologie. — Botanique. — Départ de Sini. — Arrivée à Nétéboulou. — Séjour à Nétéboulou. — Grands préparatifs. — Organisation d’un convoi pour Kayes. — Pas de courrier. — Un voyage extraordinaire. — Étrange superstition. — Le génie du foyer. — Départ de Nétéboulou. — Arrivée à Passamassi. — Belle réception. — Belle case. — Description de la route de Nétéboulou à Passamassi. — Belles plantations d’indigo. — De Passamassi à Son-Counda. — Yabouteguenda. — Le traitant Niamé-Lamine. — Passage de la Gambie. — Les caïmans. — Arrivée à Son-Counda. — Description de la route de Passamassi à Son-Counda. — Nous sommes dans le Kantora. — Le vieux chef du pays. — Aspect du village. — Courges. — Calebasses. — Gombos. — Je me dispose à partir pour Damentan.

6 décembre 1891. — Je passai à Coutia une excellente nuit. Le vent de Nord-Est commence à se faire sentir un peu, et c’est à cela que j’attribue la notable amélioration qui s’est produite dans mon état depuis mon départ de Diambour. Je réveille tout mon monde à quatre heures du matin et, à cinq heures, nous nous mettons en route pour Koussanar, où j’avais décidé d’aller camper ce jour-là. Nous marchons d’une bonne allure pour nous réchauffer, car le vent a subitement sauté au Nord-Ouest, et il fait une brise relativement froide. Je constate douze degrés à mon thermomètre, en pleine campagne. A deux kilomètres et demi de Coutia, nous traversons, sans nous y arrêter, le petit village de Kalibiron. Il dépend de Coutia, et sa population, qui peut s’élever à 150 habitants environ, est uniquement composée de Malinkés de la famille des N’Dao, il ne présente rien de particulier. On y remarque encore les derniers vestiges d’un sagné rudimentaire. Nous avons réveillé les habitants, quelques têtes se montrent au-dessus des tapades et nous regardent d’un air ahuri. Deux heures après, nous sommes à Diabaké, village Ouolof de 350 habitants. Il est construit sur le modèle des villages Toucouleurs, c’est-à-dire que les cases de chaque chef de famille sont fort espacées les unes des autres et séparées par des lougans de mil et de petits jardins ; seules, les cases du chef de village sont entourées d’un rudiment de sagné. Ces Ouolofs, venus du Bondou, s’adonnent à la culture et à l’élevage. Ils possèdent les plus beaux lougans que j’ai vus et un beau troupeau de deux cents têtes de bétail environ. Diabaké est considéré comme le grenier de toute cette région.

A neuf heures quarante-cinq, nous traversons sans nous y arrêter le petit village Ouolof de Paquira, dont la population s’élève à environ deux cents habitants. Il est construit en paille et absolument ouvert. Là, nous quittons le Kalonkadougou et entrons dans le Ouli. La chaleur devient très forte et c’est avec plaisir qu’à onze heures cinq minutes, après avoir fait une étape de près de 28 kilomètres, nous arrivons enfin à Koussanar, où nous allons passer la journée.

Un peu avant d’arriver à Paquira nous avions trouvé sur la route une captive qui, pendant la nuit, s’était enfuie de Coutia parce que, disait-elle, son maître la frappait, elle venait me demander protection. Fidèle à la ligne de conduite que je m’étais imposée dès le début de mon voyage, je l’emmenai avec moi et la confiai aux hommes de son village qui m’avaient accompagné et qui devaient retourner chez eux le lendemain. Je les chargeai de la remettre entre les mains de son propriétaire. Je n’ai pas besoin de dire que pendant tout le trajet entre Paquira et Koussanar un de mes hommes, celui qui portait le colis le plus lourd, lui plaça sa charge sur la tête. Il n’y avait rien à dire, c’était une captive et mon porteur était un homme libre. D’ailleurs, c’était « manière noire » et il eût été inopportun de faire du sentiment en cette circonstance.

De Coutia à Koussanar, la route suit une direction Sud-Sud-Est. Tout d’abord, jusqu’à Diabaké rien à signaler de particulier. La nature du terrain n’a pas changé, ce sont toujours les argiles compactes signalées précédemment. La flore a également peu varié, ce sont toujours les mêmes essences, et les légumineuses mimosées sont en majorité. A six kilomètres de Coutia, on laisse sur la droite la mare de Bambi, sorte de cuvette rocheuse de 150 mètres de long sur 100 mètres de large et 1 mètre 50 de profondeur. Les roches qui la forment sont des grès de la période secondaire.

Peu à peu en approchant de Diabaké, nous voyons apparaître de nouveau la latérite. En quittant le village qui est encore construit sur un plateau d’argiles, la route suit une vallée de huit cents mètres de largeur dont le terrain est uniquement formé de latérite. De chaque côté ce ne sont que des argiles. Aussi les indigènes ont-ils mis à profit pour leur culture cet excellent terrain. De Diabaké à Koussanar, c’est une suite de beaux lougans de mil interrompus seulement entre Diabaké et Paquira par une forêt de beaux bambous de quatre kilomètres environ de longueur. A deux kilomètres de Paquira, la route quitte la vallée pour conduire au village qui est situé sur une petite colline à gauche ; mais elle la suit de nouveau à un kilomètre de Paquira et cela jusqu’à Koussanar.

La flore, depuis Diabaké, s’est sensiblement modifiée, et nous commençons à retrouver les essences que nous signalions dans le Sud, dans le Ouli et le Sandougou. A noter quelques beaux nétés et caïl-cédrats. Les lianes apparaissent de nouveau ; mais elles sont encore bien maigres. La brousse change également d’aspect à mesure que nous avançons dans le Sud. Les cypéracées deviennent de plus en plus rares et les graminées commencent à prendre un plus grand développement.

Koussanar, où nous faisons étape ce jour-là, est un village Malinké de 250 habitants environ. C’est le village Malinké dans tout ce qu’il y a de sale, puant et repoussant. Il est situé sur le sommet d’une petite éminence qui domine la fertile vallée dont nous avons parlé plus haut, et au pied de laquelle passe la branche la plus septentrionale du Sandougou. Il est entouré d’un tata de faible épaisseur dont la hauteur est d’environ trois mètres et qui ne tombe pas trop en ruines. Par contre, les cases du village ne sont absolument que des amas de décombres. On ne saurait se faire une idée d’une pareille décrépitude. Je fus bien reçu à Koussanar et on me logea dans une case à peu près convenable, la seule du village qui fût présentable. Elle était située sur la place principale, à l’ombre de deux magnifiques fromagers.

Le chef est un homme relativement jeune, mais absolument abruti par l’abus des liqueurs fermentées. Pendant les quelques heures que j’ai été son hôte, je n’ai pu en tirer aucun renseignement utile.