1o Tabac à priser. — On procède de la même façon, que l’on ait affaire au tabac de commerce ou au tabac indigène. Les feuilles, réduites en petits morceaux, sont mises à sécher au soleil ou devant le feu. Il est préférable qu’elles soient séchées au soleil. Elles sont ensuite pilées dans un mortier ad hoc avec un pilon spécial et réduites en poudre absolument impalpable. Mortier et pilon sont de petites dimensions. Ce sont surtout les femmes qui sont chargées de ce soin, ou bien des vieillards qui ont acquis dans cet art une véritable habileté. La poudre ainsi obtenue est de nouveau étendue sur un linge et mise de nouveau à sécher au soleil. Puis (voilà l’opération délicate) on prend des tiges de petit mil que l’on fait brûler. La cendre obtenue est mise à bouillir dans une petite marmite avec de l’eau. On fait chauffer jusqu’à ce que l’eau, étant absolument évaporée, la cendre soit entièrement desséchée et adhérente aux parois de la marmite. On râcle alors cette cendre, on la réduit en poudre très fine et on la mélange au tabac environ dans la proportion du cinquième. Puis, on ajoute à tout cela un peu de beurre ou de graisse de mouton. On mélange bien, on fait sécher, on triture de nouveau et voilà le produit que le noir s’introduit avec tant de délices et en si grande quantité dans le nez. D’après ce qu’ils disent, la cendre de mil aurait pour but de donner plus de montant au tabac. Le beurre lui donnerait un arome tout spécial et très recherché des amateurs, et aurait surtout pour résultat d’enlever au tabac ainsi préparé toute son âcreté. Quoi qu’il en soit, nous avons maintes fois essayé d’en priser et nous lui avons toujours trouvé une force que n’ont pas nos tabacs européens.
2o Tabac à fumer. — On ne lui fait guère subir de préparation spéciale. Les feuilles sont simplement séchées au soleil, écrasées dans la main et fumées ainsi dans la pipe.
Au Soudan, l’homme est surtout priseur et c’est la femme qui fume le plus. Pour priser, il s’introduit le tabac dans les narines avec les doigts ou bien se sert d’une sorte de petite spatule en fer ou en laiton à l’aide de laquelle il puise dans sa tabatière.
A son extrémité étroite est percé un trou dans lequel passe une petite lanière en cuir qui lui sert à la suspendre à son cou. L’extrémité large couverte de tabac est appliquée contre les narines alternativement et on n’a qu’à humer la poudre. Dans certaines régions et chez les Malinkés particulièrement, on ne se contente pas de priser le tabac en poudre, on le chique pour ainsi dire. Pour cela on en place une volumineuse pincée sur la langue soit à la main, soit à l’aide du petit instrument dont nous venons de parler. Les femmes l’introduisent avec une merveilleuse dextérité entre la lèvre et l’arcade dentaire inférieure.
Pour fumer, la femme se sert d’une pipe généralement en caïl-cédrat, dont le tuyau est en bambou. Cette pipe est des plus rudimentaires. Il est rare qu’une femme fume sans offrir de temps en temps sa pipe à ses voisines. Les hommes font également de même.
Nous avons souvent essayé de fumer de ce tabac et nous avons toujours été forcé d’y renoncer. Son âcreté est telle qu’après deux ou trois bouffées au plus nous éprouvions à la langue et aux gencives une douleur si vive que nous étions forcé de cesser. Toutefois nous avons constaté que le tabac français fumé dans ces pipes avait un arome tout particulier et très délicat.
Les peuples de race Mandingue fument et prisent beaucoup plus que les peuples de race Peulhe. Ils préfèrent de beaucoup notre tabac au leur et le cadeau le plus apprécié que l’on puisse faire à un chef est de lui offrir un litre de tabac à priser et quelques têtes de tabac en feuilles. On nomme ainsi au Sénégal et au Soudan ces petits paquets de cinq ou six feuilles de tabac liées ensemble par le pétiole et dont on fait un commerce relativement important. De même aussi ils ont une préférence bien marquée pour les pipes en terre de Marseille ou de Valenciennes que nous leur vendons.
7 Décembre. — La nuit que nous avons passée à Koussanar a été excessivement froide. Au réveil, à quatre heures du matin, je constate douze degrés centigrades au thermomètre placé dans l’intérieur de ma case et dix seulement au dehors ; à quatre heures et demie du matin nous nous mettons en route par une nuit profonde et une bise très fraîche. La rosée est très abondante et très froide. Aussi, marchons-nous tous vivement pour nous réchauffer. A cinq heures quinze minutes, au moment où le jour commence à poindre, nous traversons, sans nous y arrêter, le village de Coumbidian. C’est un village Malinké dont la population peut s’élever à environ deux cents habitants. Les habitants, que nous avons réveillés, nous saluent au passage. Coumbidian est entouré d’un sagné assez bien entretenu, mais qui présente un moyen de défense absolument insuffisant. — A douze kilomètres environ de ce village, dans le sud-sud-est, se trouve la branche méridionale du Sandougou. A cette époque de l’année il est presque entièrement à sec au point du moins où nous l’avons traversé. Le passage se fait sans aucune difficulté et sans accidents. Nous avons à peine de l’eau jusqu’aux genoux. Ses deux rives sont couvertes de beaux lougans de mil et d’arachides au milieu desquels s’élève, à 1500 mètres environ du marigot, le petit village d’Ahmady-Faali-Counda. Une seule famille, composée d’environ vingt-cinq personnes, l’habite. C’est un village de culture construit en paille, entouré d’un petit sagné bien fait et habité par des Ouolofs. Ils dépendent de Goundiourou et vivent là tranquillement en cultivant leurs immenses lougans.
Goundiourou n’est éloigné d’Ahmady-Faali-Counda que de deux kilomètres environ, nous y arrivons à neuf heures cinq minutes. Il fait une chaleur torride qui contraste étrangement avec la fraîcheur de la nuit. J’avais décidé que nous ferions étape dans ce village, et, de Koussanar, j’avais envoyé au chef un courrier pour lui annoncer ma visite. Aussi y fus-je très bien reçu.
La route de Koussanar à Goundiourou suit à peu près une direction sud-sud-est et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ 20 kilom. 500. En quittant Koussanar, on traverse d’abord une bande de latérite qui n’est qu’un diverticulum de la fertile vallée qui s’étend de Diabaké à ce dernier village. La nature du terrain change alors et nous ne trouvons plus que des argiles compactes. Là, au lieu de recouvrir du terrain ardoisier, elles recouvrent du terrain ferrugineux que nous voyons émerger en maints endroits et dont nous rencontrons fréquemment les roches. A quelques kilomètres avant d’arriver à Goundiourou, nous voyons de nouveau apparaître la latérite, en même temps qu’à l’horizon apparaissent dans le sud les collines du Ouli.