La flore a peu changé, notons toutefois l’absence complète de lianes et l’apparition de quelques beaux ficus.
Goundiourou est un village dont la population peut s’élever à environ trois cents habitants. Ce sont des Ouolofs venus du Niani, gens paisibles qui ne demandent qu’à vivre en paix avec leurs voisins et qu’on les laisse cultiver tranquillement leurs lougans et élever leurs bestiaux. C’est un des villages les plus riches du Ouli. A l’encontre des autres villages Ouolofs, il est bien construit, ses cases en paille bien alignées et bien entretenues lui donnent un aspect des plus réjouissants et des plus gais. Enfin, il est d’une remarquable propreté, et on n’y voit pas sur la place principale les tas d’ordures que l’on rencontre dans les autres villages et principalement chez les Malinkés. Son chef est âgé d’environ quarante-cinq à cinquante ans. Intelligent, il jouit d’une grande autorité et sait se faire obéir, ce qui est rare dans ces régions. Aussi son village est-il des plus prospères.
Je passai à Goundiourou une excellente journée et la plus cordiale hospitalité m’y fut donnée ainsi qu’à mes hommes. Dans la soirée, je reçus la visite des chefs des environs. Tous venaient m’offrir quelque petit présent ; celui-ci du beurre et du lait, celui-là des kolas, cet autre un ou deux poulets. Je n’ai pas besoin de dire que je ne me contentai pas de les remercier et que, de mon côté, je leur rendis avec usure les cadeaux qu’ils me firent. C’est là, du reste, une coutume générale et, au Soudan, plus que partout ailleurs « les petits cadeaux entretiennent l’amitié ».
Les Ouolofs de Goundiourou cultivent en grande quantité une sorte de haricots nains qui est très commune au Soudan et que l’on trouve en grande abondance sur tous les marchés. Les Ouolofs lui donnent le nom de Niébé et les Malinkés et Bambaras l’appellent Soo ou Soso. Cette plante alimentaire demande un terrain légèrement humide, relativement riche en humus et situé surtout à l’abri des rayons du soleil. Aussi les semis en sont-ils généralement faits dans les lougans de mil et de maïs. On y procède, en général, dans les premiers jours d’août quand ces deux céréales ont atteint déjà une certaine hauteur. On pratique simplement, à l’aide d’un petit morceau de bois, un trou d’environ 4 à 6 centimètres de profondeur dans lequel on place une ou deux graines au plus que l’on recouvre d’un peu de terre. La plante germe rapidement, et la récolte se fait vers le commencement de décembre au plus tard. Il en est de deux espèces différentes qui elles-mêmes se divisent en un grand nombre de variétés. L’une a absolument l’aspect de nos haricots nains et l’autre affecte le port de nos haricots grimpants. Ses rameaux rampent sur le sol et s’étendent souvent au loin. Il convient de ne pas confondre ces sortes de haricots avec celles que l’on désigne sous le nom de Fanto et dont nous nous occuperons plus loin quand nous parlerons des régions où elle croît de préférence. Ces deux espèces donnent des fruits qui diffèrent surtout par la forme et la couleur. Il en est de ronds, d’ovoïdes, de discoïdes, de roses, de blancs, de jaunes, de gris et de mouchetés. Ces deux dernières variétés sont les meilleures, les plus recherchées et celles qui se conservent le mieux. Les autres sont presque toujours attaquées par les insectes. La récolte faite, les gousses sont mises à sécher, au soleil, sur le toit des cases, et les graines bien nettoyées sont conservées dans des paniers ad hoc ou dans des récipients en terre où elles sont à l’abri de l’humidité.
Les indigènes mangent les haricots bouillis. Au Sénégal, on les mélange au couscouss et avec différentes sortes de viandes on en fait un plat connu sous le nom de Baci-niébé et qui est apprécié même par les Européens. Ce légume d’un goût très parfumé pourrait remplacer avantageusement le fayol que l’on fait venir de France pour la ration des troupes. Sa valeur commerciale est environ de douze francs les cent kilogs. Nous estimons qu’il serait profitable d’en favoriser la propagation et d’en augmenter la culture.
8 décembre. — La température a été moins froide que pendant les deux nuits précédentes. Il a soufflé du vent de Nord-Ouest ; aussi, au réveil, y a-t-il une rosée très abondante. Nous quittons Goundiourou à 4 h. 30, et à 6 heures, au moment où le soleil se lève, nous traversons le petit village de Siouoro. Il est habité par des Malinkés et sa population est d’environ 150 individus. Il ne présente rien de particulier et a le même cachet que les autres villages Malinkés que nous avons déjà visités. Tout le monde dort encore quand nous y passons. Seules, quelques femmes commencent à piler le couscouss. A peine en étions-nous sortis que le fils du chef vint me saluer sur la route de la part de son père. Je le remercie de son attention et continue ma route après lui avoir serré la main. Quelques kilomètres avant d’arriver à Sini, je rencontre Massara, le fils de Massa-Ouli, que son père envoie à mon avance avec quelques cavaliers. Ils se joignent à ma caravane et, à 8 h. 40, nous faisons notre entrée à Sini où nous sommes attendus.
La route de Goundiourou à Sini ne présente guère de particulier à signaler que les nombreux lougans appartenant aux différents villages dont nous venons de parler. Au point de vue géologique, la nature des terrains que nous avons signalés entre Koussanar et Goundiourou s’affirme de plus en plus. La latérite alterne avec les argiles compactes recouvrant un sous-sol de roches ferrugineuses. Mais c’est la latérite qui domine. Il est curieux de voir comme les noirs ont eu l’instinct de deviner que la latérite était plus fertile que les autres terres. Partout où on le trouve, on est certain d’y voir un lougan et ce n’est que dans les pays absolument déshérités que l’on cultive les argiles alluvionnaires. Le sol s’affaisse beaucoup à mesure que nous avançons vers Sini, mais il se relève en approchant de ce village et Sini est construit lui-même sur une éminence formée de terrains ferrugineux que recouvre une couche de latérite. A l’ouest et au sud l’horizon est absolument borné par les collines boisées du Ouli.
La flore s’est sensiblement modifiée. Il est vrai que sur les plateaux argileux nous retrouvons les essences chétives et malingres que nous signalions précédemment, mais, dans les dépressions de terrain et sur le flanc des collines où nous avons une terre plus riche en humus et plus féconde, nous voyons réapparaître les grands végétaux du sud ; légumineuses énormes, Caïl-Cédrats, ficus, n’tabas, etc., etc.
Je n’ai pas besoin de dire que je fus reçu à bras ouverts. A peine étais-je installé dans ma case que le vieux Massa vint immédiatement me saluer. Nous causons longuement comme de vieux amis. Entre autres choses, Massara, son fils, m’apprend qu’il y a trois jours un courrier est passé pour moi à Sini avec un pli venant du commandant de Bakel et qu’il est arrivé à Nétéboulou un convoi de dix caisses. Renseignements pris, ces dix caisses sont au commandant de Bakel qui doit venir prochainement visiter la région. Quant au courrier qui m’intéresse au plus haut point, il court après moi sur la route de Mac-Carthy. Enfin, tout s’éclaircira demain à Nétéboulou.
9 décembre. — Je n’ai pas eu la peine ce matin de réveiller mon monde. Bien avant l’heure du départ, tous les préparatifs étaient faits. Chacun était heureux de revoir Nétéboulou. Sandia allait se retrouver au sein de sa famille. Mes hommes allaient pouvoir se reposer pendant quelques jours. Pour moi, je n’étais pas fâché de m’arrêter pendant quelques jours pour pouvoir mettre un peu d’ordre dans mes notes et réorganiser ma caravane. Aussi étions-nous tout joyeux quand nous nous mîmes en route, après avoir serré la main à tous nos amis et particulièrement au vieux Massa qui, malgré l’heure matinale, n’a pas voulu me laisser partir sans me souhaiter bon voyage et bonne réussite. La route se fait rapidement sans encombre. Nous revoyons les endroits que nous avions visités quarante-cinq jours auparavant. Mais qu’ils s’offrent à nos yeux sous un aspect bien différent ! Plus de ces beaux lougans de mil et de maïs ; les récoltes sont presque terminées partout. Le vent brûlant de Nord-Est a commencé à faire sentir sa desséchante influence. Les arbres commencent à perdre leurs feuilles et la brousse a perdu sa belle couleur verdoyante. Toute la campagne prend cet aspect monotone et désolé qui attriste l’œil du voyageur et lui rappelle la sécheresse et l’aridité des grandes solitudes Soudaniennes et des steppes Sénégalaises.