A huit heures nous entrons enfin à Nétéboulou. Notre arrivée fait sensation et tout le village est là pour nous recevoir et nous souhaiter la bienvenue. Ces braves gens sont tout heureux de me revoir, et ma foi, je ne suis pas fâché de retrouver ma bonne case de l’hivernage où j’ai passé pourtant de bien durs moments. On lui a fait la toilette pendant mon absence et je lui trouve un véritable air de fête. A mon grand désappointement, je n’y trouve pas le courrier que j’espérais qu’on m’y aurait expédié. Le receveur de la poste de Bakel a dû mal interpréter et tout expédier à Kayes. Il y a deux mois que je n’ai eu de nouvelles des miens. Quand en aurai-je maintenant ? Pas avant Kayes assurément.

Tout est prêt quand nous arrivons et mes hommes peuvent manger aussitôt. On voit qu’il y a là un chef qui sait se faire obéir.

Sandia est tout heureux de revoir les siens et son village, et, malgré cela, l’impassibilité de ces gens-là est si grande qu’il ne laisse rien paraître de son contentement en retrouvant son fils, son frère et ses femmes.

J’ai profité des quelques jours que je passai à Nétéboulou pour mettre mes notes à jour et pour faire un volumineux courrier de France que j’expédiai à Kayes en même temps qu’un convoi de porteurs. Je fus obligé de le former pour me débarrasser de toutes les caisses de collection que je ne pouvais emporter pendant le voyage que j’allais entreprendre au Kantora, à Damentan et au pays des Coniaguiés. J’en confiai la direction au palefrenier Sory qui, depuis la mort de ma mule, m’était devenu inutile. Je le chargeai en plus de veiller sur le jeune Oumar, le frère de mon interprète, que celui-ci me demanda l’autorisation de renvoyer à Takoutala (Kaméra), craignant pour lui les fatigues de nos futures excursions. Comme ce village se trouvait sur la route de Nétéboulou à Kayes, j’accédai volontiers à son désir. J’ai su, à mon arrivée à Baboulabé, trois mois plus tard, que ce voyage de plus de cinq cents kilomètres s’était accompli dans les meilleures conditions, et je retrouvai à Kayes tous mes colis dans le plus parfait état. Aussi ne manquai-je pas de donner à Sory une belle gratification.

Il n’y avait pas 24 heures que j’étais à Nétéboulou, qu’arriva le courrier dont on m’avait parlé à Sini. Il avait appris à Oualia que j’étais dans le Kalonkadougou et y avait suivi ma trace sans pouvoir me rejoindre. D’après le calcul que je fis, il avait marché sans repos pendant cinq jours à raison de soixante kilomètres par jour. C’était, du reste, un des meilleurs courriers de Sandia. Il me remit le pli dont il était porteur. C’était une lettre écrite en arabe et dans laquelle Monsieur le commandant de Bakel lui annonçait son arrivée prochaine dans le Ouli, et lui recommandait les caisses qu’il lui avait expédiées par une caravane opérant son retour en Gambie. Me croyant parti de Nétéboulou, le capitaine Roux priait Sandia de lui donner de mes nouvelles. J’aurais été bien heureux de me rencontrer avec lui ; mais je fus forcé de renoncer à ce plaisir. L’époque de son voyage était trop lointaine et je ne pouvais l’attendre pendant plusieurs semaines.

Il est curieux de voir combien les peuples primitifs, à quelque race qu’ils appartiennent et de quelque religion qu’ils soient, s’adonnent aux pratiques les plus superstitieuses et les plus bizarres. Je fus un soir témoin du fait suivant qui me frappa et que je tiens à relater ici. Je vis une femme de la case où j’habitais prendre, à la nuit tombante, un poulet blanc avec les deux mains, une main, la gauche, lui tenant la tête. Elle s’approcha de la porte d’entrée de son gourbi et frotta la tête du poulet sur le seuil, puis éleva l’animal en l’air. Par trois fois, elle recommença cette manœuvre. Intrigué, j’en demandai l’explication à Almoudo et voici ce qu’il m’apprit. Cela porte bonheur d’avoir dans sa case un animal blanc, poulet, bœuf ou mouton. Si c’est un poulet, on opère comme je viens de dire en formulant des désirs et des vœux. Si c’est un mouton ou un bœuf, on le place au milieu de la cour de l’habitation. Le chef de case convoque pour la circonstance ses amis. Tous se placent devant l’animal, accroupis et appuyant le coude sur le genou droit et tenant la main tendue vers l’animal. Alors, le chef de case formule ses vœux et désirs en demandant à l’animal de les exaucer et de les combler. Ainsi consacré, il est sacro-saint et on n’y touche pas. On a pour lui les plus grands égards et il est choyé par toute la maison. C’est le génie du foyer. C’est le fétiche qui écartera tous les malheurs de la famille qui le possède et fera réussir toutes ses entreprises. Ces pratiques sont en usage chez les musulmans aussi bien que chez les peuples qui ne le sont pas. Nous autres, gens civilisés, nous en avons d’aussi bizarres et d’aussi étranges. Nous ne le cédons en rien aux Malinkés et aux Toucouleurs en matière de superstition.

Ma plus grande préoccupation, pendant ces quelques jours de repos que je pris à Nétéboulou, fut de recueillir le plus possible de renseignements exacts sur les pays que j’allais visiter, et, à ce propos, je crois devoir mentionner ici tous ces détails et apprendre au lecteur comment je fus amené à m’aventurer dans ces contrées lointaines, qu’aucun Européen n’avait visitées avant moi.

J’étais à Nétéboulou depuis plusieurs semaines déjà, lorsqu’un jour, en causant avec Sandia, j’appris que de l’autre côté de la Gambie, dans le sud du pays de Damentan, existait un peuple aux mœurs différentes de celles des autres peuples du Soudan. Jamais Européen n’y était allé et quelques rares dioulas avaient osé seuls s’aventurer dans ce pays. Il habitait, disait-il, une contrée très fertile et se livrait à l’élevage des bestiaux sur une grande échelle. A entendre parler ce brave homme de chef, c’était un vrai pays de cocagne. Les habitants passaient pour être très inhospitaliers et vivaient en hostilité ouverte avec tous leurs voisins, dont les plus rapprochés étaient encore à trois ou quatre jours de marche. Mais s’ils recevaient mal ceux qui pénétraient sur leur territoire, par contre, ils s’aventuraient volontiers jusqu’à Yabouteguenda sur la Gambie, où ils venaient échanger des peaux contre du sel et surtout contre des liqueurs alcooliques dont ils sont très friands et que leur vend un traitant noir opérant, en cette escale, pour le compte d’une maison anglaise de Bathurst. Ahmadou Mody, le frère de Sandia, avait comme captif un habitant de ce pays qui lui avait été vendu par un dioula venant du Fouta-Djallon. Mais ce qui, par-dessus tout, scandalisait profondément mon hôte, c’était que ces hommes fussent toujours presque complètement nus et vécussent absolument comme des animaux sauvages. On les désignait dans le pays sous le nom de Coniaguiés et Bassarés. Ils formaient deux tribus qui avaient absolument les mêmes mœurs et les mêmes coutumes. Le pays qu’ils habitaient portait le nom de pays des Coniaguiés et pays des Bassarés. On le désignait encore sous le simple nom de Coniaguié et de Bassaré. Il était, d’après Sandia, situé à deux ou trois jours de marche au plus dans le Sud-Est de Damentan et il ajoutait qu’il était prêt à m’y accompagner.

On comprendra aisément qu’il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Aussi, dès ce moment, me décidai-je à entrer en relation avec ceux de ces gens qui viendraient commercer à Yabouteguenda, et, en principe, mon voyage, dès lors, fut résolu. Outre l’intérêt tout nouveau qu’une semblable exploration pouvait avoir, un autre motif me détermina complètement. Cela me permettait de visiter Damentan, gros village musulman où jamais Européen n’avait mis le pied, d’entrer en relations avec ses habitants qui m’en avaient fait témoigner le désir et surtout d’explorer toute la rive gauche de la Gambie, depuis Yabouteguenda jusqu’à Damentan, voyage qui n’avait pas encore été fait jusqu’à ce jour. Ma résolution prise, je me mis de suite au travail et préparai mon voyage de façon à n’avoir aucun déboire ni désappointement quand le moment serait venu de mettre mon projet à exécution.

Tout d’abord je consultai toutes les cartes de la région que j’avais à ma disposition, et, dans aucune (et pourtant c’étaient les plus récentes), je ne trouvai mentionnés ces pays. Rien, absolument rien, au sud de Damentan sur la carte Fortin entre Pajady, Toumbin, la Gambie et le Fouta-Djallon. Cependant je me souvenais bien avoir vu sur une carte plus ancienne mentionné le pays de N’Ghabou et je savais que le Coniaguié et le Bassaré en étaient autrefois des provinces. C’était là à n’en pas douter que je devais trouver ces curieuses peuplades. Et ce qui me confirmait encore dans mon opinion, c’était ce fait que souvent les Almamys du Bondou étaient allés dans cette région faire la guerre aux Infidèles. Tout cela ne me permettait pas de douter de la véracité du récit et des renseignements de Sandia.