Je me fis amener le captif dont il m’avait parlé, et je pus constater qu’il différait absolument au physique des autres races soudaniennes. Je l’interrogeai souvent et longuement et jamais il n’hésita à me tracer la route que je devais suivre pour me rendre dans son pays. De plus, le frère du traitant de Yabouteguenda, qui était venu me voir un jour, me donna des renseignements tels que je ne pouvais douter un seul instant du succès de mon entreprise. Il me déclara, en outre, que des hommes venus tout dernièrement à son escale lui avaient dit que je serais très bien reçu chez eux. A Mac-Carthy enfin, j’appris que la plus grande partie du beurre de Karité qui y était achetée venait du Coniaguié et du Bassaré. Je n’avais plus à hésiter et cette dernière nouvelle me décida complètement. Pendant mon séjour à Mac-Carthy et sur les indications de Sandia, je me munis de tout ce qu’il me fallait pour faire ce voyage et pour bien me faire venir des habitants des pays tout nouveaux que j’allais visiter. Ma pacotille se composa relativement de bien peu de chose ; mais je savais que tout ce que j’emportais était fort apprécié de ceux que j’allais rencontrer. C’était surtout du sel en grande quantité, du gin, quelques pièces d’étoffes rouge écarlate, des Kolas, de la verroterie, etc., etc. Tout cela me fut vendu par la Compagnie française aux conditions les plus avantageuses. Le tout fut expédié à Nétéboulou par un convoi de porteurs que j’organisai à cet effet et dont je donnai la direction à un courrier que mon excellent ami, le capitaine Roux, m’avait expédié de Bakel. En y revenant, je retrouvai mes caisses en parfait état.
Dès mon retour à Nétéboulou, je ne m’occupai absolument, pendant les quelques jours que j’y restai, que d’organiser ma caravane. Outre mon personnel que l’on connaît déjà, j’avais un convoi de vingt-deux porteurs, et, de plus, Sandia m’accompagnait avec une dizaine de ses hommes les plus dévoués. Fidèle à la ligne de conduite que je m’étais imposée dès le départ de Kayes, ni mes hommes ni moi n’emportions d’armes. Les hommes de Sandia seuls étaient munis de quelques mauvais fusils de traite, qui, le cas échéant, ne pouvaient nous être d’aucune utilité. On verra dans la suite de ce récit que je dus en grande partie à ces dispositions toutes pacifiques le succès de mon voyage. Pour tous ces travaux, Sandia et mon interprète Almoudo Samba N’Diaye me furent d’un grand secours.
15 décembre 1891. — Le 15 décembre, tous nos préparatifs furent terminés, et nous pûmes nous mettre en route. Donc, à 5 heures 45 du matin, nous quittâmes Nétéboulou après avoir pris congé du village entier et fait nos adieux et quelques cadeaux à tout ce brave petit monde que je ne devais plus revoir. Le trajet se fit rapidement et nous arrivâmes sans encombre, à 10 h. 15, à Passamassi, où nous allions faire étape, et qui n’est situé qu’à quelques centaines de mètres de Yabouteguenda, sur la Gambie, où nous devions traverser ce fleuve.
De Nétéboulou à Passamassi la route suit une direction Sud et la distance qui sépare ces deux villages est de 22 km. 500 environ. La nature du terrain varie peu. Pendant quinze kilomètres à peu près, la route traverse la plaine marécageuse de Genoto dont le sol est uniquement formé d’argiles compactes. Jamais je n’ai trouvé solitude plus désespérante : le marais et toujours le marais, aujourd’hui desséché, mais rempli d’eau pendant l’hivernage. Çà et là quelques rares arbres aux formes contournées, bizarres et fantastiques. A l’horizon, au loin, apparaissent les rives boisées de la Gambie et, plus loin, les collines du Kantora sur la rive gauche du fleuve. Après avoir franchi ces quinze kilomètres on gravit par une pente rapide le flanc d’un plateau ferrugineux de 3 kilomètres environ de longueur. Le versant Sud se termine par une pente douce qui nous conduit de nouveau dans une vaste plaine marécageuse semée de traces d’hippopotames et où l’on n’avance qu’avec mille précautions. Cette plaine s’étend jusqu’à la Gambie. Enfin, après avoir traversé l’extrême pointe Sud de la colline qui le limite à l’Ouest, nous entrons dans les lougans du village dont le sol n’est formé que de latérite pure.
La flore est excessivement pauvre. Partout des joncées et des cypéracées énormes au milieu desquelles hommes et chevaux disparaissent complètement.
Passamassi est un village de Malinkés musulmans qui ne présente rien de bien particulier. Sa population est d’environ deux cents habitants. A huit cents mètres environ du village, le chef et les principaux notables sont venus à mon avance. Nous échangeons les poignées de mains les plus cordiales, et je suis reçu à merveille. Je suis logé comme un véritable prince... nègre, dans une belle case dont je crois devoir donner une description détaillée en souvenir de la bonne journée que j’y ai passée. Elle est ronde, très grande. Son diamètre mesure 6 m. 40, ce qui est énorme pour une case de noir. Le sol en est bien uni, bien battu, et la toiture ne laisse filtrer aucun rayon de soleil à travers la paille dont elle est formée. Deux portes se font vis-à-vis. Ce qui permet une bonne aération. On accède à la porte principale par une large marche, haute d’environ trente centimètres, véritable perron où, pendant la journée, se tinrent mes hommes. Une seconde marche intérieure plus petite, demi-circulaire, permet d’entrer dans la case elle-même. Au centre, se trouve le trou traditionnel pour faire le feu et, devant chaque porte, un trou dans lequel vient se fixer le bâton qui la tient fermée ; car, dans toutes les cases noires, les portes se ferment de dedans en dehors. En dehors, une sorte de loquet la tient close. A droite de la porte principale et occupant le demi-cercle de la case, se trouve le lit. Il mérite que nous nous y arrêtions. Il est maçonné et ressemble à ces lits des anciens Grecs et des premiers Romains, qu’on voit encore représentés sur de vieilles gravures. Qu’on se figure un édifice carré d’une hauteur d’environ un mètre. Sur la face qui regarde l’intérieur de la case, une baie d’un mètre de largeur donne accès par une marche au lit proprement dit. La longueur de cette construction a environ 2 mètres 25, et sa largeur 1 mètre 50. Les bases de l’édifice sont à jour, probablement pour permettre au dormeur de respirer plus facilement. Un petit entablement termine la crête, et un rebord assez prononcé couronne le monument. A l’intérieur, le lit proprement dit. Il est en pierre et a une forme très-légèrement incurvée. C’est là que l’on étend la natte sur laquelle va reposer le dormeur. Tout cela est en briques fabriquées sur place et couvert d’un enduit fort propre. Cet enduit est formé par un mélange de terre grisâtre, de cendres et de bouse de vache. Il acquiert, en séchant, une dureté relative. La partie de la muraille qui regarde le lit est ornementée de cercles concentriques creusés dans son épaisseur elle-même, et colorés en blanc et en bleu.
A deux kilomètres environ du village Malinké, dans l’Ouest, se trouve un village Peulh, du même nom. Il peut avoir 150 habitants. Les chefs vinrent me saluer et m’apportèrent des œufs, du lait, du beurre frais. Ils m’offrirent aussi un superbe bœuf, qui fut immédiatement sacrifié, et distribué à mes hommes et aux habitants des villages.
Je reçus aussi la visite du traitant Lamine, qui est installé à Yabouteguenda, et qui opère pour le compte de la compagnie anglaise de Bathurst. C’est un homme fort intelligent, dévoué aux Français, et qui a déjà rendu des services signalés aux différentes missions Françaises qui ont visité le pays. C’est lui qui, demain, fera encore traverser la Gambie à toute ma caravane. Il est très influent dans la région et y jouit d’une grande popularité. A Passamassi, notamment, il a tout l’air d’être le chef du village. Le véritable chef m’a pourtant paru assez autoritaire et bien obéi.
La Gambie à Yaboutéguenda.