J’ai remarqué aux environs de Passamassi de belles plantations d’indigo. Ce végétal est très commun dans toute cette région et chaque village en possède plusieurs beaux lougans aux environs des cases. Les indigènes en retirent la couleur bleue dont ils se servent pour teindre leurs étoffes. La culture de cette plante est très facile. Elle croît, pour ainsi dire, spontanément et on n’a absolument besoin que de la semer. Les feuilles sont récoltées vers la fin du mois de novembre et les ménagères leur font subir la préparation suivante. On les fait sécher au soleil et macérer ensuite dans environ trois fois leur poids d’eau pendant plusieurs heures. On y ajoute une petite quantité de cendres. On laisse reposer et on décante. Le produit ainsi obtenu est alors pétri en pains qui ont la forme de cônes et mis à sécher au soleil. On a soin, tous les soirs, de les rentrer pour ne pas les exposer à l’humidité. Ces pains ont à peu près la forme conique. Leur poids varie de cinq cents grammes à trois et cinq kilogrammes. C’est sous cette forme ou bien en petits fragments que l’on trouve l’indigo sur tous les marchés du Soudan. Son prix varie de quatre à six francs le kilogramme. Cet indigo donne une couleur bleue violacée qui est en grand honneur chez tous les peuples du Soudan. Mais elle passe rapidement et les étoffes qu’elle a servi à colorer déteignent au lavage. Les indigènes ignorent, en effet, les procédés les plus efficaces pour la fixer. Ils ne se servent pour cela que des cendres d’un arbre très commun dans toutes ces régions, le rhatt (Combretum glutinosum G. et Perr.). Bien que l’indigo du Soudan soit de qualité inférieure aux indigos de Java, du Bengale et d’Amérique, nous estimons qu’il pourrait être utilisé avec fruit par nos industriels. C’est pourquoi nous devrions faire tous nos efforts pour propager dans notre colonie cette plante dont le rendement considérable sera certainement rémunérateur.

16 décembre. — La journée s’écoula à Passamassi sans aucun incident. La température pendant la nuit fut des meilleures. Nous sommes en pleine saison sèche. Dans la journée le vent de Nord-Est commence à faire sentir sa brûlante haleine ; mais il tombe vers le soir et au coucher du soleil se lève le vent de Nord-Ouest qui souffle jusqu’au lendemain matin huit ou neuf heures, rafraîchit l’atmosphère et nous permet de goûter un sommeil bienfaisant et réparateur. C’est pour l’Européen l’époque la plus agréable de l’année. C’est pendant ces trois mois de décembre, janvier et février que sa santé peut se remettre des fatigues éprouvées pendant l’hivernage. Au contraire, cette saison est néfaste à l’indigène. Vêtu aussi légèrement qu’il l’est, il est exposé à toutes les intempéries, et à toutes les affections inflammatoires qui sont la conséquence inévitable des brusques variations de température caractéristiques de cette période de l’année.

Nous quittâmes Passamassi à 5 h. 30, et, à 6 h. 10, nous étions à Yabouteguenda, sur la rive droite de la Gambie. Dans ce court trajet, on ne trouve que des argiles compactes et sur les bords de la Gambie quelques alluvions anciennes et récentes où croissent les végétaux familiers des marais.

Yabouteguenda, dont il a été si longuement question dans ces dernières années, à propos du traité du 10 août 1889, qui détermine d’une façon définitive la ligne de démarcation des possessions anglaises et françaises en Gambie, est le point terminus auquel aboutit sur la Gambie la zone d’influence dévolue à nos voisins. C’est un petit village de cinquante habitants au plus et qui est uniquement formé par les cases et les magasins du traitant Niamé-Lamine, dont nous avons parlé plus haut. En face, sur la rive gauche, se trouvent deux ou trois cases où, pendant la belle saison, il reçoit les indigènes de la rive gauche qui viennent commercer avec lui.

Il a tout disposé pour nous faire traverser le fleuve et, dès mon arrivée, l’opération commence. A l’aide de deux grandes pirogues habilement manœuvrées par ses hommes, en peu de temps, les bagages et les porteurs sont portés de l’autre côté. Puis vient le tour des chevaux. Je suis loin d’être tranquille car, en cet endroit, la Gambie a environ 250 mètres de largeur et est très profonde. Elle est, de plus, littéralement infestée de caïmans. Les chevaux dessellés sont mis à l’eau et sont tenus par le bridon par leurs palefreniers montés dans la pirogue ; à l’avant et à l’arrière de l’embarcation se tient un adroit tireur qui fait feu sur chaque caïman qui montre sa tête hors de l’eau. Grâce à ces précautions tout se passa bien et nous n’eûmes aucun accident à déplorer. Sandia et moi nous passâmes les derniers, et, arrivés sur la rive gauche, nous montâmes immédiatement à cheval, puis la caravane prit la route de Son-Counda, où j’avais fait annoncer mon arrivée pour ce jour-là et où j’étais attendu.

Le caïman que l’on trouve en abondance dans le Sénégal, la Gambie et la plupart des cours d’eau de l’Afrique occidentale, est assurément l’animal le plus répugnant et le plus dangereux de ces régions. Cet immonde amphibie n’est pas à craindre sur la terre ferme, mais dans l’eau il est excessivement redoutable. Aussi est-il imprudent de se baigner dans les lieux qu’il fréquente. Ses terribles mâchoires saisissent les membres de l’audacieux nageur et l’attirent au fond de l’eau où il est rapidement noyé. Nous nous souvenons encore avoir vu disparaître ainsi, en 1883, un Marocain qui, malgré la consigne, avait voulu gagner à la nage la rive gauche du Sénégal en face de Tambo-N’kané. A Sillacounda, dans le Niocolo, le jour où nous y sommes arrivés, un bœuf fut ainsi entraîné par un caïman pendant qu’il s’abreuvait au bord de la Gambie. A terre, il se meut difficilement et lentement, mais dans l’eau, il est au contraire excessivement agile. Sa constitution ne lui permet pas de rester longtemps sous l’eau et il est obligé de venir souvent respirer à la surface. Le bouillonnement qu’il produit alors suffit pour décéler sa présence. On le voit fréquemment aussi se laisser aller au courant du fleuve. Alors sa tête seule émerge et sa couleur brune la fait souvent confondre avec les morceaux de bois qui flottent sur tous les cours d’eau qui arrosent ces régions. Il construit son nid dans des cavités qu’il creuse dans la berge au niveau du fleuve et au moment des basses eaux. C’est là que la femelle dépose ses œufs et qu’éclosent les petits. Les coquilles, au moment de la montée des eaux, sont entraînées par le courant et il est d’usage de dire, quand on les voit passer à Saint-Louis, que l’hivernage est commencé. Le caïman peut atteindre des proportions énormes et nous en avons vus qui n’avaient pas moins de quatre mètres de longueur. Toutefois la longueur moyenne de ceux que l’on rencontre ne dépasse pas généralement deux mètres cinquante à trois mètres.

Les Indigènes, surtout les Malinkés, les Sarracolés et les Khassonkés mangent sa chair. Nous en avons vu assez souvent sur le marché de Kayes. Ce mets est loin d’être délicieux. Il rappelle un peu le thon pour la texture, mais il a un goût musqué qui est loin d’être agréable.

Bien que l’on puisse trouver dans tous les traités spéciaux la description de cet animal, nous croyons devoir mentionner ici ses caractères particuliers.

Le caïman est un vertébré de l’ordre des crocodiliens. Son corps est couvert de grandes plaques osseuses, carénées sur le dos, lisses sur le ventre. Leur couleur grisâtre sur le dos est jaunâtre sur le ventre. L’animal tout entier est ainsi enveloppé d’une sorte de cuirasse si épaisse que les balles ne peuvent l’entamer. Les flancs sont les régions les plus vulnérables. Sa queue est longue et munie d’une crête de fortes dentelures. — Les vertèbres cervicales sont pourvues de fausses côtes qui s’appuient les unes sur les autres ; la clavicule manque. Les os coracoïdiens s’articulent avec un sternum cartilagineux et très allongé. Il existe, en outre, une sorte de sternum abdominal, qui porte sept paires de côtes ventrales. Les pubis ne s’unissent pas entre eux, et ne contribuent pas à former la cavité cotyloïde. Ils constituent des sortes de côtes dirigées en avant. Les pieds antérieurs ont cinq doigts, les postérieurs en ont quatre, plus ou moins palmés, dont les trois internes sont armés d’ongles. La mâchoire inférieure s’articule directement avec le crâne. Les dents sont uniradiculées, creuses, caduques, implantées dans des alvéoles distincts. Chacune d’elles est remplacée par une nouvelle, après sa chute. Les dents de remplacement sont enchassées successivement l’une dans l’autre, de telle sorte que, la supérieure venant à tomber, il s’en trouve toujours une autre en dessous pour occuper sa place. L’oreille externe se ferme à l’aide de deux lèvres. Le museau est élargi, renflé au bout, et la quatrième dent inférieure est reçue dans une fossette de la mâchoire supérieure. C’est cette particularité qui distingue surtout le caïman du crocodile, chez lequel cette dent est reçue dans une échancrure simplement. Le caïman habite la côte occidentale d’Afrique, tandis que le crocodile habite la côte orientale. Ils sont tous les deux également à redouter.

Nous arrivons à 8 heures 25, sans incidents, à Son-Counda, après avoir reconnu les ruines de Farintombou et de Carassi-Counda et laissé sur notre droite celles de Kantora-Counda. A mi-chemin, entre Son-Counda et la Gambie, nous rencontrons le frère du chef que celui-ci a envoyé à mon avance.