18 décembre. — La nuit s’est écoulée sans incidents. La première partie a été relativement chaude. Le ciel s’est subitement couvert, un vent violent de Sud-Ouest a soufflé pendant près de deux heures. Il est même tombé quelques gouttes de pluie et pendant un instant je m’attendis à voir éclater la tornade. Mais nous en fûmes heureusement quittes pour la peur. Vers une heure du matin, le vent se calma, la fraîcheur se fit sentir et nous pûmes jusqu’au jour dormir d’un bon sommeil. A quatre heures et demie je fis lever tout mon personnel et à cinq heures nous pûmes nous mettre en route. Nous longeons d’abord pendant quelques kilomètres la grande plaine du Demba-Sansan. Nous traversons ensuite un plateau de peu d’étendue et formé de quartz ferrugineux. De là, par une pente douce, nous arrivons dans une vaste plaine argileuse où nous traversons à 7 h. 5 le marigot de Canafoulou. A 8 h. 30 nous arrivons enfin sur le bord du Koulontou ou rivière Grey, qu’il va falloir franchir. C’est là une délicate opération, car à cette époque de l’année, elle a encore plus de cinquante mètres de largeur et est très profonde. De plus, son courant est excessivement rapide.
Je n’ai pas besoin de dire que les six hommes que j’ai expédiés hier de Tabali pour tout préparer en vue du passage, n’ont rien fait de ce qu’on leur avait dit de faire. Ils ont bien construit avec des tiges de palmier un petit radeau ; mais il est tout à fait insuffisant. Il faut tout recommencer. Tous nos hommes sont expédiés dans les environs pour couper des tiges de palmiers en quantité suffisante, et pendant ce temps-là, je déjeune au pied d’un arbre et prends quelques notes importantes. A midi tout est prêt et nous pouvons commencer le passage. Tout se fait sans aucun accident. Les bagages sont passés les premiers. Les chevaux passent à la nage tenus en bride par mon vieux palefrenier Samba qui est un nageur émérite. Je passe le dernier après avoir bien constaté que rien n’a été oublié.
Il est très ingénieux ce moyen qu’emploient les noirs pour traverser les gros marigots et même les fleuves. Le radeau, ou plutôt l’embarcation, car c’en est une véritable, dont ils se servent, est fabriquée avec des tiges de palmier d’eau. Ces tiges sont jointives et solidement attachées entre elles. Leur forme recourbée donne ainsi à l’embarcation un véritable fond et un bordage. Sa longueur est d’environ trois mètres et sa largeur un mètre cinquante centimètres. On y peut loger quatre personnes, dont une, assise à l’arrière, tient une pagaie pour diriger l’esquif en cas d’accident. Car voici comment elle est mue. A ses deux extrémités sont attachées des cordes faites de lianes ou de feuilles de palmiers tressées. Ces cordes sont tenues sur chaque rive par une équipe d’une dizaine d’hommes qui halent ou laissent filer suivant qu’on veut aller d’un bord ou de l’autre. On comprend alors que si une des cordes vient à se briser il soit nécessaire qu’il y ait dans l’embarcation quelqu’un qui, à l’aide de la pagaie, soit prêt à la diriger.
Cette pagaie est des plus primitives. Elle se compose simplement d’un bâton d’un mètre vingt de longueur environ, à l’une des extrémités duquel on a solidement attaché de petits morceaux de bois d’environ quinze centimètres de longueur destinés à former la pelle de l’instrument. Le pilote la manœuvre en tenant l’extrémité libre de la main droite ou de la main gauche, l’autre main saisissant la partie moyenne du manche, suivant qu’il veut aller à droite ou à gauche ou selon ses dispositions naturelles.
Cette embarcation est très légère. Comme sa largeur est très grande relativement à la longueur, il est rare qu’elle chavire, et j’ai vu deux hommes s’appuyer sur le même bord sans pouvoir arriver à la renverser. Le passage dura environ une heure et demie. Plusieurs fois les cordes cassèrent et ces petits incidents nous firent perdre plus d’une demi-heure. Je suis intimement persuadé que, si nous avions pu nous procurer des liens plus solides, l’opération eut pu être facilement faite en une heure au plus. Tous mes bagages arrivèrent intacts sur la rive droite et rien ne fut mouillé. Almoudo, Sandia, mon palefrenier Samba et Mandia, le chef de Son-Counda, me rendirent en cette circonstance de grands services. Tout le monde, du reste, paya de sa personne, et chacun fit consciencieusement son devoir. Il était près de deux heures quand tout fut terminé. La chaleur était accablante, bien que le ciel fût couvert, aussi la fatigue était-elle grande pour tous. Malgré cela, personne ne murmura quand je donnai le signal du départ.
Le Koulontou, ou rivière Grey, peut être considéré comme le principal affluent de la Gambie, sinon comme sa branche d’origine Ouest. Elle coule du Sud-Est au Nord-Ouest, tandis que, dans la première partie de son cours la Gambie, de sa source à Tomborocoto, dans le Niocolo, coule du Sud au Nord légèrement Est, de telle sorte que ces deux branches forment un angle d’environ trente-cinq degrés dans lequel sont compris les massifs montagneux du Sabé, du Tamgué, du Niocolo, derniers contreforts au Nord du Fouta-Djallon. A partir de Tomborocoto, la Gambie s’infléchit vers l’Ouest et coule dans cette direction jusqu’à la mer. Elle forme un grand coude en face de la partie Est du Ouli et c’est à l’extrémité la plus éloignée de ce grand arc que se jette la rivière Grey. Elle suit le régime de tous les grands cours d’eau Soudaniens et Sénégalais. Pendant l’hivernage, c’est une belle rivière qui a environ trois à quatre cents mètres de largeur. Pendant la saison sèche, au contraire, elle n’a guère plus de quarante à cinquante mètres dans son cours moyen. Les berges sont absolument à pic, et d’une saison à l’autre son niveau ne varie pas moins de 12 à 15 mètres. Ses eaux sont pendant la saison sèche claires, limpides et délicieuses à boire. Vues de la berge, elles ont un aspect blanchâtre, terreux. Cela tient à ce qu’elle coule dans un lit formé d’argiles compactes qui lui donnent leur couleur. La rivière Grey a un débit considérable et apporte à la Gambie une masse d’eau relativement énorme. C’est elle qui reçoit la plus grande partie des pluies de la région Nord-Ouest du Fouta-Djallon, et tous les marigots qui descendent du flanc Ouest des massifs du Sabé, Tamgué et Niocolo. Tous les marigots du Coniaguié, du Bassaré, du Damentan, du pays de Pajady et de Toumbin sont ses tributaires, et elle reçoit toutes les eaux d’infiltration de la région Est du Fouladougou. Nous serions assez portés à croire que dans le Damentan et le Coniaguié, la rivière Grey communique avec la Gambie par les marigots de Niantafara, de Oupéré et de Oudari. Nous ne faisons là qu’émettre une simple supposition que peut autoriser la direction Sud-Ouest-Nord-Est du courant de ces marigots, direction que nous avons constatée pendant notre voyage. Quoiqu’il en soit, ces marigots ont de l’eau courante toute l’année, la rivière Grey dans cette partie de son cours coule à une cote plus élevée que la Gambie dans la partie correspondante, et, de ce fait, son courant est plus impétueux que celui de cette dernière. Les bords de la rivière Grey sont absolument déserts et inhabités. Du reste, dans la plus grande partie de son cours, elle coule au milieu de vastes plaines argileuses, stériles pendant la saison sèche et inondées pendant l’hivernage.
Nous quittons à deux heures la rive droite de la rivière Grey. Nous traversons tout d’abord une vaste plaine argileuse bordée au Sud par les collines qui la longent et au Nord-Est et au Nord par celles qui bordent la Gambie. A 2 h. 35 nous traversons les trois branches du marigot de Sambaïa-Boulo. Dans cette partie du cours de la Haute-Gambie, le mot Boulo signifie marigot et on l’ajoute à son nom propre comme ailleurs on ajoute le mot Kô. A 3 h. 45 nous franchissons celui de Boufé-na-Kolon sur les bords duquel nous faisons la halte pour nous désaltérer et faire boire les animaux ; car ils ne pourront plus s’abreuver jusqu’à Damentan. Les rives de tous les cours d’eau que nous allons rencontrer jusque-là sont couvertes de télis et les noirs prétendent que leurs eaux empoisonnées par ce végétal sont fatales aux animaux mais non aux hommes. Quoiqu’il en puisse être, je ne tiens pas à expérimenter leur action sur mon propre cheval. Il m’est trop précieux pour que je me permette une semblable fantaisie. Enfin, à 5 heures, nous arrivons sur les bords du marigot de Konkou-Oulou-Boulo. Nous le franchissons et allons camper sur la rive opposée au milieu d’un beau bouquet de télis gigantesques. Les deux rives en sont couvertes et leurs feuilles en couvrent le sol. Aussi faut-il prendre de grandes précautions pour que les animaux n’en mangent pas. En moins d’une heure, mes hommes m’ont construit un gourbi fort confortable, et à huit heures, après avoir copieusement dîné, tout le monde se couche : terrassé par la fatigue, chacun s’endort rapidement.
Du campement de Tabali à celui de Koulou-Oulou-Boulo, la distance est de 29 k. m. 500 environ et la route suit une direction générale Sud-Sud-Est. Dans tout ce trajet, on ne trouve pour ainsi dire partout que des argiles compactes. En deux ou trois endroits, la roche ferrugineuse et les quartz émergent en plateaux peu étendus. Les marais et les marigots sont à fond de vase, sauf celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable, mais dont les bords sont couverts d’alluvions récentes qui en rendent le passage fort difficile. Les bords et le fond de la rivière Grey sont formés d’argiles compactes.
Au point de vue botanique, la flore est des plus pauvres. Les bords du Konkou-Oulou-Boulo sont couverts de télis. Dans les plaines c’est la brousse et le marais dans toute l’acception du mot. Cypéracées et joncées y abondent. Les deux rives de la rivière Grey sont excessivement boisées. On y trouve de superbes rôniers, de beaux ficus et de nombreux échantillons de deux lianes très communes dans toute cette région, le Delbi et le Bonghi. Sur les plateaux ferrugineux nous ne trouvons à signaler que quelques maigres graminées et quelques rares végétaux nommés « Barambara », par les indigènes, et dont ils utilisent les racines comme fébrifuge.