21 décembre. — Me voyant bien décidé à mettre mon projet à exécution, Alpha-Niabali n’essaya plus de me faire revenir sur ma décision et s’efforça, au contraire, de me donner tous les renseignements et tous les conseils qu’il jugea indispensables pour la réussite de mon voyage. Il choisit lui-même les hommes qui devaient m’accompagner et me donna pour guide un de ses familiers, nommé Fodé, qui avait habité pendant vingt ans le Coniaguié, où il faisait du commerce. Un fils qu’il avait eu d’une femme du pays, y habitait même encore. Connaissant à fond la région et ses habitants, cet homme pouvait m’être d’une grande utilité. De plus, mon interprète Almoudo ne connaissant pas la langue qui y était parlée, il fut convenu au départ que Fodé, qui en avait une longue habitude, traduirait dans les palabres les paroles que j’adresserais aux chefs. En y comprenant les hommes de Sandia et ceux d’Alpha Niabali, ma caravane ne se composait que de vingt-deux personnes, dont huit seulement étaient armées de vieux fusils de traite à pierre qui, en cas d’attaque, ne pouvaient nous être d’aucune utilité. Pour moi, je n’emportai aucune arme. Il en était de même pour mes hommes. Les préparatifs du départ furent rapidement faits, et à 2 heures 45 de l’après-midi, par une chaleur torride, nous quittâmes Damentan, au grand étonnement de la population entière, sortie de ses cases pour nous voir partir et nous souhaiter un bon voyage. Alpha m’accompagna pendant environ deux kilomètres et, après m’avoir serré la main, retourna au village avec les notables qui l’avaient accompagné.

L’étape, très courte, se fit sans incident. J’avais décidé, du reste, de partir à cette heure-là dans le but unique de quitter le village, car je savais, par expérience, combien il est difficile de réunir ses hommes quand on a séjourné assez longtemps quelque part. La direction générale de la route que nous suivons de Damentan au marigot de Bamboulo, où nous campons, est à peu près Sud-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux points n’est que de 6 kilom. 840. Nous ne retrouvons plus dans cette région les plaines argileuses que nous avons rencontrées dans la partie Ouest du pays de Damentan. Nous longeons d’abord la vallée de Damentan sur une colline de latérite où se trouvent de beaux lougans et que, par une pente douce, nous descendons jusqu’au marigot de Damentan, dont nous traversons à 3 h. 15 m. la première branche. A partir de ce point, le terrain s’élève peu à peu puis s’abaisse brusquement jusqu’à la seconde branche du marigot que nous franchissons à 3 h. 40. Là, nous abandonnons la vallée, nous gravissons la colline qui se voit au Sud du village et qui n’est que le versant Nord d’un vaste plateau ferrugineux, à l’extrémité Sud duquel nous campons près d’un petit marigot qui porte le nom de Bamboulo. Nous y arrivons à 4 h. 20.

A peine sommes-nous arrivés que nos hommes en peu de temps me construisent un confortable gourbi avec des feuilles de rôniers. Il fait une excellente température. Chacun s’arrange du mieux qu’il peut pour passer la nuit, et à huit heures tout le monde dort, car il faut se bien reposer pour l’étape de demain, qui sera longue.

La végétation, dans toute cette vallée de Damentan, est remarquablement belle, et du haut du plateau sur lequel est construit le village on jouit d’un ravissant coup d’œil. Les collines qui enserrent cette vallée sont excessivement boisées. Caïl-cédrats, n’tabas, fromagers, baobabs, palmiers de toutes espèces, parmi lesquelles j’ai reconnu quelques échantillons du Raphia vinifera ou palmier à vin, y abondent, et, dans la vallée, nous trouvons une véritable forêt de Karités de la variété Mana. Les Shees y sont peu abondants. Dans les marigots, coule une eau limpide, claire et d’une délicieuse fraîcheur. Le Belancoumfo (Ceratanthera Beaumetzi Heckel), ce purgatif tænifuge si en honneur dans toute la Haute-Gambie y croît à merveille et en quantité considérable.

Le Raphia vinifera P. de Beauv. est peu commun au Sénégal et au Soudan. Ce n’est guère qu’à partir de la Gambie qu’on commence à le trouver en assez grand nombre. Les indigènes de ces régions et des Rivières du Sud en récoltent la sève qui, légèrement fermentée, donne le « vin de palme » dont ils sont si friands et avec lequel ils aiment tant à s’enivrer. C’est une boisson aigrelette que l’Européen lui-même ne dédaigne pas. Son bois pourrait servir à confectionner de légers meubles.

Belancoumfo[20] (Ceratanthera Beaumetzi Heckel) appartient à la famille des Scitaminées, tribu des Mantisiées. Ce végétal croît un peu partout dans ces régions. Il aime surtout les marigots à eau limpide et courante. C’est un purgatif et un tænifuge énergique. Les indigènes du Soudan et de la Haute-Gambie s’en servent couramment ; mais ils en utilisent principalement les propriétés purgatives. Nous l’avons trouvé en grande quantité dans le Tenda, le Gamon, le Damentan, le Coniaguié, le Niocolo, le Dentilia, et le Badon. Nous en avons également relevé quelques échantillons dans le Tiali, mais en petite quantité. Il est à la côte occidentale d’Afrique ce qu’est le Kousso à la côte orientale. On trouve sur tous les marchés ses rhizômes qui sont seuls employés, et il est connu de toutes les peuplades qui habitent nos colonies du Sénégal, du Soudan et des Rivières du Sud. Les Mandingues de la Gambie le nomment : Belancoumfo ; les Sousous, Gogoferé et Gogué ; les Sosés, Baticolon ; les Mandingos, métis portugais de la Casamance, Cassion ; les Ouolofs, Garaboubiré ; les Malinkés du Soudan, Dialili ; les Bambaras, Baralili ; les Kroumans, Paqué ; les Timnés, Abololo ; les Akous, Bachunkarico ; les Pahouins du Gabon, Essoun ; les Peulhs, les Toucouleurs, les Sarracolés, Dadigogo (nom formé des deux mots dadi (racine) et Gogo, nom proprement dit de la plante. Quoiqu’il en soit, au Soudan, au Sénégal et dans les Rivières du Sud, c’est surtout sous les noms de Belancoumfo et de Dadigogo que ce végétal est le plus connu.

Ceratanthera Beaumetzi Heckel (Belancoumfo) tænifuge et purgatif.
Rameau floral et feuille d’après Heckel (Dessin de A. M. Marrot).

Arrivé à complet développement, cette plante mesure environ un mètre à un mètre cinquante de haut. Elle a absolument l’aspect d’un roseau flexible, qui s’incline facilement dans le sens du courant du marigot où elle croît. Ses feuilles ont environ de 12 à 15 centimètres de long sur 3 à 5 de large. Elles sont d’un beau vert légèrement velouté à la face supérieure. Leur face inférieure est plus pâle et leur nervure médiane y est fortement accusée. Leur pétiole est très allongé et fortement engaînant dans la moitié de sa longueur environ.

Ce végétal présente au point de vue floral un dimorphisme tout particulier. Les fleurs apparentes, d’après les renseignements qui nous ont été donnés, sont d’une belle couleur jaune orangé. M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille, qui a étudié ce végétal dans tous ses détails, a reconnu que ces fleurs étaient stériles, et que les fleurs clandestines, cléistogames, étaient seules fécondes.