La direction générale du marigot de Bamboulo à celui de Oudari, est Sud-Sud-Est et la distance qui les sépare est de 31 kilomètres environ.
A peine sommes-nous arrivés à l’étape, que les hommes de Damentan et ceux de Sandia me construisent, en peu de temps, sous la direction d’Almoudo, un gourbi fort confortable. Mes quatre Coniaguiés s’en mêlent, et ce ne sont pas les moins actifs ni les plus maladroits. A midi tout est terminé, et chacun s’est construit un petit abri en branchages, pour se garantir des ardeurs du soleil. Notre camp est situé à l’ombre d’un superbe Cail-cédrat, autour duquel s’enroule une liane à caoutchouc, un vrai Saba, énorme et couverte de fruits qui, malheureusement, ne sont pas encore mûrs. Je la saigne dans la soirée, et elle me donne, malgré le vent d’Est, un suc relativement abondant.
La journée se passa sans incidents et sans fatigue et, à la nuit tombante, tout le monde se coucha autour des feux, car la température s’était considérablement refroidie. Pour moi, je m’enroulai dans ma couverture et m’endormis aussitôt.
23 décembre. — La température, un peu froide pour les indigènes qui grelottent littéralement au réveil, est excellente pour moi. Tout le monde a bien dormi. Je fais lever le camp à quatre heures et demie, et à cinq heures nous nous mettons en route. Les porteurs marchent bien, et tous sont animés de la meilleure volonté. A quelques centaines de mètres du campement, nous sommes obligés de traverser le marigot de Oudari, dont les bords sont couverts d’une luxuriante végétation. Le passage est très pénible, car son lit est encombré de branches mortes et de racines. Je suis obligé de descendre de cheval. On fait d’abord passer l’animal, et je suis porté sans accident, sur l’autre rive, par Almoudo et Samba, le palefrenier. L’eau y est peu profonde, 60 centimètres au plus, et la largeur est d’environ 15 mètres.
Ce marigot, comme tous ceux de cette région, est tributaire de la rivière Grey. La végétation se fait de plus en plus maigre à mesure que nous avançons vers le Sud-Est, et, à peine avons-nous traversé le marigot, que nous entrons dans une vaste plaine argileuse, stérile, de plusieurs kilomètres de largeur et littéralement couverte de termitières de toutes formes et de toutes tailles.
Tous les voyageurs qui ont parcouru le Soudan français connaissent ces constructions bizarres qu’élève un peu partout cet industrieux insecte que l’on désigne sous le nom de termite. Il appartient à l’ordre des Névroptères et ressemble au premier aspect à une grosse fourmi blanche dont il a, du reste, les mœurs. On le rencontre partout au Sénégal et au Soudan, où il prolifère avec une rapidité surprenante. C’est assurément un des insectes les plus voraces de ces régions lointaines. Partout et à toutes les époques de l’année, il faut s’en garer, car il s’attaque aussi bien au cuir, à la laine, au bois, etc., etc. Que de fois ne nous est-il pas arrivé, en ouvrant une de nos caisses de provisions, d’y trouver un nid de ces malfaisants animaux. Aussi, lorsqu’on campe dans la brousse, faut-il avoir grand soin de placer sur des pierres assez élevées les objets que l’on veut préserver de leur atteinte. De même, il ne faut pas négliger de suspendre aux branches des arbres voisins ou bien aux montants de son gourbi, ses bottes, guêtres et vêtements ; on risquerait fort, si on ne prenait pas cette précaution, de constater le lendemain, au réveil, des dégâts difficiles à réparer ; car c’est surtout la nuit que le termite commet ses déprédations. Le jour, il se tient caché au fond de sa cellule où l’on n’accède que par un labyrinthe de galeries ingénieusement construites. Il habite par colonies innombrables dans ces édifices bizarres qu’ils savent élever en peu de temps. Il existe deux types principaux de ces étranges constructions ; l’un a absolument la forme d’un énorme champignon à pied volumineux et relativement court. L’autre, tout en hauteur, affecte les formes les plus curieuses. Ce sont de véritables tours avec clochetons, pans coupés et gracieuses aiguilles. Le premier se trouve surtout dans les terrains argileux et le second dans les terrains ferrugineux et à latérite. Les termites qui les habitent semblent appartenir à deux variétés différentes. C’est à l’aide de la terre transportée et enduite par eux d’une sorte de bave gluante, que ces insectes arrivent en peu de temps à élever ces importantes constructions. Ils ne travaillent que pendant la nuit et il est facile de constater le matin ce qui a été édifié par ces infatigables maçons. Au soleil, la bâtisse durcit rapidement et acquiert bientôt la solidité du ciment. Nous en avons vu fréquemment qu’il était difficile d’attaquer à la pioche. Les indigènes se servent de la terre de termitières pour construire des murs et surtout pour fabriquer la sole sur laquelle ils élèvent leurs demeures. Pour cela, on prend des fragments de termitière que l’on pile. Avec le sable que l’on a ainsi obtenu, on confectionne en y ajoutant de l’eau une sorte de mortier qui, lorsqu’il est sec, est excessivement résistant.
A l’intérieur de cet édifice sont creusées des galeries tortueuses et innombrables où se logent les habitants. Au centre, se trouve le chef de la colonie, la reine, qui est toujours plus volumineuse que les autres.
D’après ce que nous venons de dire, on comprendra aisément combien le termite peut causer de ravages dans les murs de nos constructions où l’on n’a pu utiliser la chaux. Toute l’argile qui a servi à les édifier est, en peu d’années, criblée de galeries qui en diminuent considérablement la solidité. Le termite s’attaque également au bois. En peu de temps, il détériore les planchers, les chevrons et nous avons vu des cases de noir s’écrouler parce que les portants avaient été minés par des milliers de ces insectes.
Comme la fourmi, il est migrateur, mais ce n’est que pendant la nuit que les colonies changent de résidence. Quand ces déplacements ont lieu, elles n’oublient rien dans l’habitation qu’elles quittent et elles emportent leurs provisions et leurs œufs. Il n’est pas rare de voir ainsi de nombreuses termitières désertes et abandonnées. C’est la terre de celles-ci que les indigènes emploient le plus volontiers pour leurs constructions.
Un vaste plateau ferrugineux fait suite à cette triste plaine. Il s’étend jusqu’au marigot de Bôboulo que nous traversons à 6 h. 55, et dont le passage, relativement facile malgré la vase, se fait sans accident. A quelques centaines de mètres de là nous franchissons un petit marigot sans importance qui en dépend. Leurs bords sont couverts de beaux bambous qui obstruent la route et dont les jeunes rameaux nous fouettent désagréablement la figure. A partir de ce point la route devient de plus en plus pénible. Les collines et les petites vallées se succèdent sans interruption et le terrain s’élève d’une façon sensible à mesure que nous avançons. Au pied des collines coulent des marigots profonds, à bords à pic et difficiles à traverser. A 8 h. 15 nous franchissons celui de Oupéré. Il est peu large et peu profond, mais sa traversée présente de réelles difficultés. Son lit est encombré de roches excessivement glissantes formées de quartz et de grès ferrugineux et ses bords sont absolument à pic. Ce gué est très pénible à pratiquer pour les animaux et il ne faut avancer qu’avec précaution pour éviter des accidents. La végétation y est puissante et l’on y trouve les belles essences des pays tropicaux. Du marigot de Oupéré au marigot de Mitchi, la route traverse une verdoyante colline à laquelle succède une fertile vallée au fond de laquelle coule ce dernier cours d’eau. A 9 h. 23 nous arrivons sur sa rive gauche. La traversée nous a demandé plus de vingt minutes. Ce marigot est le plus large que nous ayons rencontré depuis la rivière Grey. Il a environ cinquante mètres d’une rive à l’autre au point où nous l’avons franchi. Sa profondeur à cette époque de l’année est à peu près d’un mètre cinquante centimètres. Sa rive droite, absolument à pic, est formée d’argiles excessivement glissantes et sa rive gauche est formée de roches énormes. Au milieu se trouve un petit banc de sables très fins. La profondeur à cet endroit ne dépasse pas trente à quarante centimètres. Son lit est partout ailleurs formé par une couche de vase dans laquelle on enfonce à chaque pas d’une dizaine de centimètres. Ignorant ce détail, je voulus le passer à cheval. Mal m’en a pris, car je m’administrai un bain de pied tel qu’en arrivant sur l’autre bord, je fus obligé de changer de vêtements des pieds à la tête. Pendant la saison des pluies le gué n’est pas praticable. Aussi les indigènes ont-ils construit, pour traverser ce marigot, un véritable pont suspendu qui repose sur les branches des arbres des deux rives et qui n’est formé que de bambous et de branchages solidement liés entre eux mais qui ne reposent au milieu sur aucun pilotis. Il faut être singe ou noir pour s’aventurer sur une semblable construction. J’ai vu avec angoisse plusieurs de mes porteurs le franchir avec leur charge sur la tête. Je n’eus heureusement à regretter aucun accident.