La végétation est sur les bords du marigot de Mitchi remarquable de vigueur et de force. C’est un enchevêtrement de lianes et de végétaux de toutes sortes absolument inextricable. Je n’énumérerai pas toutes les essences que j’y ai reconnues, nous avons déjà décrit la plupart d’entre elles. Je ne citerai que le palmier oléifère dont j’ai vu là le premier échantillon. D’après les renseignements qui m’ont été donnés il serait assez commun dans toute cette région.
Le palmier oléifère ou palmier avoira (Elæis Guineensis Jacq.), est très-rare au Soudan et au Sénégal. On ne commence guère à le rencontrer que dans le bassin de la Gambie, et plus on s’avance dans le Sud, et plus il devient commun. Il se multiplie rapidement, croît spontanément et ne demande aucune culture. Dans les pays de production, il donne deux récoltes par an en mars et en novembre. Chaque pied donne deux ou trois régimes au plus qui portent un grand nombre de fruits. Ces fruits qui ressemblent à de grosses cerises, sont formés par un sarcocarpe fibreux et huileux et contiennent une amande grasse incluse dans un noyau très dur et qui est connue dans le commerce sous le nom d’amande de palme. Ces fruits donnent une huile qui, sous le nom d’huile de palme, est utilisée avec avantage par nos industriels. Voici comment les indigènes la fabriquent. Les fruits mûrs sont jetés dans une fosse de terre entourée d’un petit mur et tapissée de feuilles du végétal. On y verse une quantité d’eau assez considérable pour qu’ils y baignent. Puis on les écrase de façon à en détacher la pulpe. L’opération terminée, on verse encore de l’eau, on agite violemment et à plusieurs reprises. L’huile apparaît alors à la surface en écume rougeâtre. On la recueille dans de grands canaris en terre (sortes de vases) placés sur des brasiers ardents. Elle est alors soumise à une ébullition prolongée puis tamisée ensuite dans un grand vase à moitié rempli d’eau. Le liquide ainsi obtenu est alors écrémé et c’est l’huile de palme du commerce.
Cette huile est d’un beau jaune orangé. Elle exhale une odeur très agréable d’iris ou plutôt de violette. Elle rancit rapidement au contact de l’air. Elle a une saveur douce et se solidifie au-dessous de 30°. On la désigne alors sous le nom de Beurre de palme. Les indigènes de la Haute-Gambie lui donnent en langue mandingue le nom de N’té N’toulou. Elle sert à assaisonner certains mets qui ne sont pas à dédaigner.
De l’amande du palmier oléifère, on extrait également une matière grasse solide, qui peut servir, quand elle est fraîche, aux mêmes usages que le beurre. Les indigènes ne l’utilisent pas. L’huile et les amandes de palme donnent lieu, en Gambie, dans les Rivières du Sud et sur toute la côte occidentale d’Afrique, depuis Sainte-Marie-de-Bathurst, à des transactions commerciales relativement importantes.
Du marigot de Mitchi au marigot de Bankounkou, la route ne présente aucune difficulté. Elle traverse un plateau absolument stérile et dénudé qui se termine au S.-S.-E. par une pente douce qui vient mourir sur la rive droite du marigot. Nous le traversons à 10 h. 30. Il est peu large, dix mètres au plus, et il y coule toujours une eau limpide et claire sur un lit formé de petits cailloux de quartz fortement colorés en rouge par de l’oxyde de fer. J’y fais une halte de quelques minutes pour permettre aux hommes de s’y désaltérer.
Peu après, nous gravissons une petite colline formée de quartz et d’argiles et nous arrivons sur un plateau formé de conglomérats ferrugineux et de latérite. Tout ce plateau n’est qu’un vaste et beau lougan de mil, arachides, etc., etc., où nous trouvons bon nombre de travailleurs occupés à la récolte. Ils portent tous cet étrange costume national qui a le don d’exciter l’hilarité de mes hommes, de Gardigué, mon petit domestique, et de Samba, mon palefrenier tout particulièrement. Appuyés sur leur long fusil à pierre, ils nous regardent curieusement passer sans manifester la moindre crainte. Mais il n’en est pas de même des femmes et des enfants. Ma vue seule a le privilège de les effrayer. Elles s’enfuient à mon approche en entraînant leurs petits et ce ne sont pas leurs vêtements qui retarderont leurs courses, car elles sont absolument nues. Au lieu de se réfugier au fond des cases du village de culture, nous les vîmes grimper agilement dans les arbres. Samba rit aux éclats en voyant cette gymnastique et il caractérise exactement en deux mots cette retraite burlesque : « Femmes Coniaguiés y a même chose Golo » (golo signifie singe). J’avoue que cette comparaison était absolument exacte. De là et à peu de distance, nous traversons une petite colline peu élevée, mais excessivement raide, d’où l’on a une vue splendide qui rappelle, mais en mieux, celles que l’on a dans le Konkodougou et le Diébédougou (Bambouck). A nos pieds s’étend une grande et belle vallée couverte de beaux arbres verdoyants et touffus. De loin je reconnais de superbes palmiers, de gigantesques rôniers, d’énormes n’tabas. C’est, en un mot, la végétation luxuriante des tropiques avec sa fraîche et éternelle verdeur. Du point où nous sommes on me montre à l’horizon une colline relativement élevée, au sommet de laquelle se dressent de magnifiques rôniers. Cette colline n’est que le versant Nord-Nord-Ouest du vaste plateau du Coniaguié. Encore quelques kilomètres et je serai enfin dans ce pays dont le nom seul excitait tant ma curiosité. Je pourrai voir ses sauvages habitants et étudier leurs coutumes et leurs mœurs. Ce ne fut pas sans une certaine émotion, je dirai plus, sans une certaine appréhension que je m’engageai dans l’étroit sentier qui y conduit, car je me posais cette éternelle question que se sont toujours adressée ceux qui ont voyagé en Afrique, en arrivant devant un village inconnu : « Comment serai-je reçu ? » Ce n’est certes pas la crainte qui dicte au voyageur une semblable réflexion. Quand on s’aventure dans ces régions inexplorées, quand on marche vers l’inconnu, on a fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie. Mais des considérations plus élevées viennent vous assaillir et au moment de toucher au but on se demande si quelque malencontreux hasard ne viendra pas entraver le succès du voyage.
A travers les conglomérats qui couvrent le terrain à droite et à gauche de notre route, je pus constater la présence de nombreux échantillons d’une Ménispermée fort commune au Sénégal dans la province du Cayor et que je n’ai guère reconnue au Soudan que dans les environs de Kayes, non loin du petit village de Goundiourou. C’est le Tinospora Bakis Miers[21]. On trouve ses racines dans toutes les officines des marchands indigènes sur les marchés de Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque. Les noirs utilisent ses propriétés toniques, diurétiques et fébrifuges. Ils l’emploient surtout contre la fièvre bilieuse simple ou rémittente à laquelle ils sont aussi sujets que l’Européen. Ils en font des décoctions, des macérations, et son usage est particulièrement fréquent chez les peuples d’origine Ouolove et Sérère.
C’est par une pente douce que l’on arrive sur le vaste plateau du Coniaguié, et à peine y avons-nous fait deux kilomètres que nous apercevons sur notre gauche le premier des villages de cette étrange peuplade. C’est Iguigni.
Iguigni est un gros village d’environ 600 habitants. Sa population est formée de Malinkés musulmans, émigrés du Ghabou lors de la conquête de ce pays par Moussa-Molo, et de Coniaguiés. Nous décrirons plus loin la façon dont sont construites les cases de ces derniers. Quant au village Malinké, nous n’en dirons rien que nous ne sachions déjà. Il est 11 heures quand nous y passons. Il fait une chaleur torride et le vent du Nord-Est balaie de sa brûlante haleine ce plateau relativement élevé.
Karakaté. — A un kilomètre d’Iguigni, nous laissons encore à gauche, à cinq cents mètres environ de la route, le village de Karakaté, dont la population, uniquement composée de Coniaguiés, s’élève à environ 600 habitants. Les cases y sont fort espacées les unes des autres et les intervalles sont plantés de tabac, tomates, etc., etc. Les habitants, assis devant la porte de leurs cases, le fusil entre les jambes, nous regardent curieusement passer. Beaucoup d’entre eux nous suivent et se joignent à ma caravane. Ils sont plus surpris qu’effrayés, et rien dans leurs gestes ou leur attitude ne peut nous faire redouter de leur part la plus petite hostilité.