On a dans tout le Soudan une peur épouvantable du korté. Ceux qui le fabriquent ou qui en connaissent la composition sont universellement redoutés, et, de ce fait, jouissent dans leur village d’une incontestable autorité et d’un pouvoir sans limites. Les indigènes qui sont sans cesse en contact avec nous et qui ont été élevés dans nos écoles, nos interprètes eux-mêmes, frémissent à la seule pensée des souffrances qu’occasionne ce terrible poison.

Le korté, d’après ce que m’en ont dit les Malinkés du Bambouck et du Konkodougou, ne s’administre pas seulement dans les boissons et les aliments. Dans toutes les circonstances de la vie, on peut être exposé à en absorber. Il existe même une certaine catégorie d’individus qui excellent à le « lancer ».

Voici, à ce sujet, ce que dit le lieutenant-colonel Monteil dans la relation de son voyage De Saint-Louis à Tripoli par le lac Tchad : « Les sorciers détiennent, en outre, les secrets de la fabrication des poisons que les Bambaras appellent korté ; c’est là surtout la vraie cause de leur omnipotence. Il est hors de conteste que certains de ces poisons sont d’une efficacité extraordinaire et amènent la mort en quelques heures. Les uns servent à empoisonner les flèches, d’autres se mélangent aux aliments. Ces deux catégories semblent avoir pour base, d’après le Dr Crozat[3], qui les a spécialement étudiées, une graine de strophantus, qui est un poison du cœur. Il est une autre sorte de korté, dont j’ai souvent entendu parler ; il se présenté sous la forme d’une poudre très fine. L’individu qui veut se débarrasser d’un ennemi en place une très petite parcelle sous l’ongle de l’annulaire et la lance avec l’ongle du pouce sur un membre quelconque, jambe, bras, cou, laissé à nu par les vêtements. L’effet n’en est pas immédiat. Peu à peu, s’éveillent des démangeaisons qui amènent la victime à se gratter. Par les points ainsi avivés, le poison s’insinue dans l’économie ; puis les démangeaisons deviennent de plus en plus vives, jusqu’à ce que, l’empoisonnement étant complet (cela au bout de plusieurs mois), la victime succombe. Il ne m’a pas été donné de vérifier d’empoisonnement de cette espèce ; mais nombre de fois j’ai entendu parler de gens qui avaient fini de cette manière. Bien des chefs que je n’ai pu voir avaient de moi la crainte avouée que je pouvais leur lancer un korté perfectionné. »

Plus heureux, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir examiner un malade empoisonné avec du korté par le procédé que vient de décrire le lieutenant-colonel Monteil. J’avouerai que ce que j’ai pu constater a été loin de dissiper les doutes que j’ai toujours eus sur l’action à terme de ce mystérieux toxique. En 1889, lors de la mission que nous fîmes dans le Bambouck et le Konkodougou, M. le commandant Quiquandon, M. le lieutenant Valton et moi, nous séjournâmes pendant plusieurs jours à Kassama, capitale du Diébédougou, et j’eus ainsi la facilité de voir fréquemment le roi de ce pays, Famalé. C’était un vieillard d’environ soixante-cinq à soixante-dix ans, sourd et impotent. Il passait ses journées dans son fauteuil et était incapable de marcher. Ses frères et ses fils, me sachant médecin, me demandèrent de le soigner. Ce que je me gardai bien de faire, certain d’avance que j’étais de l’insuccès du traitement, quel qu’il fût, auquel j’aurais pu le soumettre. Mais je pus l’examiner à loisir, et je le fis avec d’autant plus de soin et d’intérêt que ses proches m’avaient dit et assuré qu’il était dans cet état depuis qu’un sorcier lui avait « lancé le korté », et cela, depuis plusieurs années déjà. Le résultat de mes observations fut que j’étais tout simplement en présence d’un cas bien caractérisé d’« hémiplégie gauche » consécutive à une hémorragie cérébrale. Ce diagnostic, absolument certain et facile, du reste, à établir, me confirma dans l’opinion que j’avais depuis longtemps déjà, à savoir que les habitants de ces régions où le korté règne en maître lui attribuaient fréquemment des effets qu’il est loin d’avoir. C’est, en somme, pour eux, une explication facile des maladies dont ils sont incapables de trouver les causes.

Les sentiments de crainte et de frayeur que leur cause ce terrible poison sont surabondamment expliqués par ce qui précède. Je me souviens qu’en cette même année 1889, nous trouvant à Tombé (Konkodougou), nous reçûmes la visite des chefs et des notables du village de Komboréah, dont les habitants passent pour être très experts dans la fabrication du korté, et sont renommés pour leur adresse à le lancer. Notre interprète fut tellement épouvanté à leur vue qu’il ne consentit à les introduire auprès de nous qu’après leur avoir fait jurer sur le kola (serment terrible pour les Malinkés et auquel ils ne manquent jamais) qu’ils ne nous lanceraient pas de korté.

D’après les indigènes du Soudan, toutes les parties de la plante seraient excessivement vénéneuses. Il serait même dangereux de faire boire les animaux dans les marigots sur les bords desquels croissent des télis. Fait singulier : cette eau, qui est toxique pour le cheval, paraît-il, ne le serait pas pour l’homme. Je ne sais ce qu’il peut y avoir de vrai pour le premier, mais ce que nous pouvons assurer, c’est qu’il nous est arrivé souvent de faire usage d’eau puisée au pied d’un téli et que nous n’en avons jamais été incommodé. Il en a été toujours de même pour nos hommes. Quoi qu’il en soit, l’écorce de la plante en est assurément la partie la plus active. L’écorce fraîche l’est plus que l’écorce sèche, et celle des jeunes sujets plus que celle des vieux arbres. Après l’écorce, la racine ; puis les fleurs et les graines. Les feuilles n’auraient que de faibles propriétés nocives, mais, cependant, encore assez fortes pour occasionner la mort à une faible dose.

Les animaux qui absorbent du téli à doses toxiques éprouveraient les premiers accidents deux heures environ après l’ingestion. Leur ventre deviendrait très volumineux. Ils présenteraient une écume abondante à la bouche, des convulsions qui dureraient une demi-heure environ, et la mort surviendrait deux heures et demie ou trois heures après l’ingestion du poison.

Les noirs du Soudan utilisent les feuilles du téli contre le ver de Guinée, et voici comment : lorsque l’abcès qu’occasionne le ver s’est ouvert spontanément ou bien à la suite d’une manœuvre opératoire, et que le parasite commence à sortir, ils enveloppent la partie malade avec des feuilles de téli. Deux ou trois suffisent pour la couvrir complètement. Un pansement fait avec des feuilles d’un autre végétal quelconque inoffensif et maintenu toujours humide est appliqué par-dessus. Le tout est fixé à l’aide de lacs. Ils prétendent que le ver est alors empoisonné et qu’il sort plus facilement.

Le téli ne sert en aucune autre circonstance. Il inspire aux indigènes une telle frayeur qu’ils ne l’utilisent ni dans la construction de leurs cases ni même pour faire cuire leurs aliments.

Kinkélibah. — Ce végétal, encore peu connu, est, à notre avis, un des plus précieux de tous ceux que l’on peut rencontrer au Sénégal et au Soudan, et nous avons été à même d’en constater, par expérience, la bienfaisante action. Il appartient à la famille des Combrétacées. C’est le Combretum Raimbaultii, Heckel. Nous l’avons rencontré un peu partout en Gambie, mais c’est surtout sur les hauts plateaux du Sandougou qu’il est le plus commun. Très abondant dans les Rivières du Sud, on le trouve encore dans le Cayor, où les Ouoloffs lui donnent le nom de sekhaou et khassaou. Avec ses rameaux, ils construisent des greniers dans lesquels ils conservent leur mil et leurs haricots. Ces greniers sont appelés lakhass, nom que, dans certaines régions, on donne encore parfois au kinkélibah, qui est son nom en langue soussou. Il croît dans les terrains pierreux et sablonneux. On ne le trouve jamais au bord de la mer. Il fleurit de mai à juin. Voici la description que donne de ce végétal le professeur Heckel, de Marseille : « Cet arbuste, plus ou moins touffu, suivant l’âge, et dont la tige peut atteindre un décimètre de diamètre, devient alors tout blanc et tranche beaucoup sur les arbres et arbustes qui l’environnent ; aussi, est-ce à cette époque qu’il est le plus facile de le reconnaître. Son fruit caractéristique se dessèche en même temps que les feuilles et tombe avec elles pendant la saison sèche. Son ombrage agréable est très recherché. Il donne souvent abri pendant la nuit aux caravanes de l’intérieur. Ce végétal est muni d’une racine pivotante, dont les ramifications se terminent par des nœuds à radicelles, d’où naissent de nouveaux rejets. Une des tiges s’élève au-dessus des autres pour former un arbrisseau (jamais un arbre) avec branches étendues dans tous les sens, mais plutôt horizontales que verticales. La tige du kinkélibah est lisse et blanchâtre ; elle porte des rameaux opposés. Son bois est blanc, dur et serré. »