La reine, qui était très naïve et qui estimait beaucoup Malick-Sy, à qui elle devait une grande reconnaissance, pénétra aussitôt dans sa seconde chambre, ouvrit un coffre et sortit le sabre qu’elle apporta à Malick-Sy. Celui-ci le retira de son fourreau et le contempla longtemps en le tournant et le retournant. Il le remit enfin à la reine et prit congé d’elle après l’avoir remerciée. Mais un des captifs du roi l’avait vu au moment où il le donnait à la reine. Il alla aussitôt prévenir Farègne qui, abandonnant l’assemblée des notables qu’il présidait alors, se dirigea en toute hâte vers la case de sa favorite. Il rencontra Malick-Sy au moment où il en sortait, et lui dit vivement : « Marabout, d’où viens-tu et qu’est-ce que tu es allé faire dans la case de ma femme ? » Ce à quoi le rusé Toucouleur lui répondit tranquillement : « Je suis allé voir la reine et savoir si elle n’est pas malade, car, avec le petit qu’elle a dans le ventre, il faut se méfier des sorciers. C’est pour cela que j’y vais de temps en temps pour que mes travaux ne soient pas vains. — Marabout, lui répondit Farègne, je crois bien que tu me trompes ; mais enfin il est trop tard, ce qui est fait est fait. »

Malick-Sy, ayant atteint le but qu’il se proposait, n’avait plus rien à faire à Diara, d’autant plus que Farègne, craignant que la prophétie ne se réalisât à ses dépens, l’engageait vivement à s’éloigner. Malgré cela, le marabout y resta encore quatre années, afin d’amasser la fortune qui lui était nécessaire pour pouvoir acheter les armes et les chevaux indispensables à ses futurs guerriers.

Il se remit alors en route pour Souïma en suivant l’itinéraire suivant : il passa vis-à-vis du Natiaga, traversa ce pays et remonta par Kourba dans le Tambaoura, où il resta six mois à faire une étude approfondie du pays. Mais n’ayant pas été satisfait sans doute de ce qu’il avait trouvé, le septième mois, il se remit en marche, descendit la chaîne du Tambaoura, passa par San-Faradala et arriva dans le Kamana qu’il traversa, visita ensuite le Niagala et passa la Falémé à l’emplacement actuel de Sénoudébou. Il vint alors à Guirobé. Après un repos de quelques jours, dont il avait bien besoin après un aussi long voyage, Malick-Sy quitta Guirobé et alla rendre visite à son ami le tunka de Tuabo, qu’il avait quitté quelques années auparavant.

A Tuabo, il fit part au tunka du désir qu’il avait de quitter le Toro avec sa famille pour venir s’établir auprès de lui. Il lui fit comprendre combien cela serait avantageux pour lui. Enfin, il fit si bien que celui-ci lui promit que, si lui et les siens venaient s’établir dans son royaume, il leur accorderait tous les terrains dont ils pourraient avoir besoin.

Tout allait donc à merveille pour le marabout toucouleur. Il partit immédiatement de Tuabo, promettant au tunka d’être bientôt revenu avec les siens. Il n’eut pas, en effet, beaucoup de peine à faire émigrer sa famille et vint s’établir à Guirobé. Lorsqu’il l’eut installée, il vint à Tuabo pour annoncer au tunka son arrivée et pour lui rappeler la promesse qu’il lui avait faite. Le Tunka lui répondit alors : « Rentre dans ton camp à Guirobé. Repars en demain dès le point du jour. De même je partirai de mon côté de Tuabo, et l’endroit où nous nous rencontrerons sera la limite entre mes états et les terrains que je te donnerai. »

Le marabout toucouleur, moins honnête que le tunka, partit de chez lui dès la nuit tombante. Le tunka, observant strictement la parole donnée, ne partit qu’au lever du jour de Tuabo, de sorte que, dans la matinée, ils se rencontrèrent dans la plaine même de Boula, près de Bakel, sur les bords du marigot de Fouraouol.

Surpris, le tunka apostropha vivement le marabout torodo. « Quoi ! lui dit-il, j’avais confiance en toi, tu m’as trompé et me voilà frustré ! Mais un roi n’a que sa parole. Aussi je tiendrai fidèlement la promesse que je t’ai faite. »

Le marigot de Fouraouol fut donc fixé comme la limite entre le Guoy et la concession faite à Malick-Sy. Au sud, cette concession s’arrêtait non loin de Sénoudébou, au marigot de Tunka Souté. Le reste du pays était alors en partie désert et en partie habité par les Malinkés du Bambouck, les Oualiabés, les Contoukobés et les Badiars.

Malick-Sy rentra alors à Guirobé et construisit dans les environs le village de Ouro-Alpha, qui fut le premier village fondé par lui. Malick-Sy, à peine en possession de son petit territoire, se mit en mesure de s’assurer des alliés. Il conclut avec les chefs guirobés un traité dans lequel il fut convenu que les notables seraient nommés à l’élection, et que le doyen des deux tribus deviendrait le chef du pays. Il se fit reconnaître par les Fadoubés comme leur chef et marabout à la condition qu’ils se construiraient des cases. En revanche, il leur accordait de continuer à manger la chair du sanglier. Peu après Malick-Sy fut élu chef des trois tribus sous le titre d’Elimane (chef de religion). La dîme aumônière et la dîme des récoltes lui furent accordées.

Mais dès l’année suivante, Malick-Sy ne tarda pas à avoir des démêlés avec le tunka du Tuabo, qui venait de s’apercevoir, mais trop tard, que le marabout torodo était un profond ambitieux et qu’il avait des projets qu’il ne pouvait pas lui laisser mettre à exécution sans grand dommage pour son royaume et son autorité.