Les Peulhs du Fouta-Djallon font peu de cas de la guerre. Ils s’occupent beaucoup plus de la lecture du Coran, de l’agriculture, du commerce des kolas et de l’élevage des bœufs.
Les Peulhs du Bondou ont toujours été les plus riches du pays. Aussi les almamys les ont-ils regardés de tout temps comme leurs pourvoyeurs de mil, riz, maïs et bestiaux. Ils ont été, comme leurs voisins les Diakankés, plus souvent en butte aux exactions des Sissibés que les autres peuplades. Malgré cela, ils sont restés fidèles à leurs maîtres, et le mouvement d’émigration a été chez eux plus faible que chez les autres.
8o Toucouleurs. — La race toucouleure est dérivée de la race peulhe. C’est peut-être son rameau le plus important. On peut dire que, chez le Toucouleur, c’est l’élément peulh qui domine ; mais les croisements y sont si multiples qu’il est bien difficile d’en faire une histoire anthropologique absolument méthodique. Dans le Bondou, elle est représentée par les Torodos, c’est-à-dire par des Toucouleurs originaires du Fouta-Toro.
Nous avons vu plus haut quelle était l’opinion la plus généralement admise au sujet des origines de ce groupe ethnique, que caractérise surtout un fanatisme musulman farouche et démesuré. Mais la légende à leur sujet ne saurait perdre ses droits dans un pays où elle règne en maîtresse. Voici celle que racontent volontiers les griots. On verra que, d’après eux, les Torodos ont des origines absolument sacrées pour les musulmans, et c’est peut-être beaucoup à cela qu’ils doivent l’autorité qu’ils ont acquise sur presque tous les peuples du Soudan qui pratiquent la religion du prophète de l’Islam.
Donc, d’après la tradition, les premiers Torodos seraient les produits de croisements d’Arabes, de Berbères et de Maures avec les femmes peulhes et ouoloves qui habitaient jadis le Fouta-Toro, auxquels seraient venus s’unir dans la suite des familles entières de Ouolofs, de Peulhs, de Sarracolés et même de Malinkés, qui, convertis à l’islamisme, se firent également appeler Torodos.
Si l’on en croit les traditions, les Torodos seraient postérieurs à Mahomet. Mais ce prophète aurait, peu avant sa mort, prédit que, quelques années après lui, surgirait une race qui parlerait une langue tout autre que l’arabe et différente de toutes celles connues jusqu’à ce jour, et que cette race se nommerait Hal-Poular, mot à mot « parleur de poular ». Cette race, ajoutait-il, devait naître d’un de ses califes et devait être un des plus fermes soutiens de l’islamisme. Elle donnerait de grands marabouts et des rois puissants qui combattraient dans le sentier de Dieu pour faire disparaître l’injustice de la terre.
Ceci fut même écrit par un calife qui se nommait Ousman-Boun-Affan. Malheureusement, le travail de ce savant homme sur les origines des Torodos n’est pas arrivé jusqu’à nous. Tout ce que savent les marabouts les plus érudits du Soudan occidental, ou plutôt ce qu’ils prétendent, c’est qu’à l’époque où la propagande musulmane était la plus active, les armées du prophète étaient venues jusque dans le Toro, qui était alors habité par des idolâtres.
Il arriva donc qu’un jour le village de Guédé, qui était alors la capitale du Toro, fut attaqué par les disciples du prophète ; mais, malgré tous ses efforts, l’armée musulmane ne put pas s’en emparer. Elle fut même battue et obligée de battre en retraite en grand désordre, après avoir laissé beaucoup de cadavres sur le champ de bataille. Les habitants de Guédé se mirent alors à leur poursuite. Les fuyards se dispersèrent en emportant leurs blessés, et l’on dit même qu’un de leurs plus grands marabouts, Abdoul-El-Dardaye, trop faible pour pouvoir les suivre, fut porté en civière par ses hommes jusqu’à Boumba, capitale du Lao, où il mourut et où il fut enseveli en un endroit que l’on montre encore à l’est du village actuel.
Cependant, dans leur précipitation, les musulmans avaient laissé au pied des remparts de Guédé un de leurs chefs nommé Oumar et qui était cousin d’Oumar-Boun-Kadaby, un des lieutenants de Mahomet. Oumar avait été blessé durant l’assaut, et les siens, croyant qu’il était mort, l’avaient abandonné ; mais il n’était qu’évanoui. Il revint à la vie au moment où les assiégés allaient l’enterrer. Il fut fait prisonnier, porté dans la ville où on le soigna jusqu’à parfaite guérison. Laissé en liberté à condition qu’il ne quittât pas Guédé, il s’y maria avec la fille d’un notable dont il eut trois enfants mâles qui furent les ancêtres des Torodos. Il nomma le premier Ly, le second Tal et le troisième N’Dougo. Aujourd’hui ces noms constituent pour ainsi dire chez les Torodos des titres de noblesse. El Hadj-Oumar était un Tal. Les descendants d’Ibnou-Morvan, que nous appelons Sissibés, sont des Sy, et leur noblesse est plus récente que celle des familles qui portent les qualificatifs précédents, bien qu’ils soient sur le trône du Bondou. Telle est l’origine que la légende attribue aux Torodos.
Il existe dans le Bondou un grand nombre de familles torodos. Elles habitent particulièrement le Nagué-Horé-Bondou, le Lèze-Bondou, le Lèze-Maïo, le Ferlo-M’Bal, le Ferlo-Balignama, le Ferlo-Niéri et le Ferlo-Maodo. On peut les diviser en deux groupes, les Torodos-N’Guénars et les Torodos proprement dits. Les Sissibés sont de véritables Torodos. Les Torodos-N’Guénars, dont l’origine est proche de la leur, se mirent d’accord avec eux, comme nous l’avons vu, et marchèrent avec bonheur à la conquête des pays voisins.