«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir en Virginie.» Cette remarque du jeune lieutenant d'artillerie permet de croire qu'il comprit toute la portée de cet exode volontaire, entrepris dans le but de sauvegarder l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident, presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la création d'un monde.

Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle il végète encore, mais déjà sans doute conscient de son génie et soutenu par les sollicitations d'une ambition démesurée, dut sympathiser avec ces âmes républicaines, impatientes de secouer le joug de la tyrannie d'un roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de s'émanciper contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux qui sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent toujours par imposer le leur. La marche est fatale,—mais nous n'en sommes pas encore là.

Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre un périodique intitulé: The Spy (l'Espion) dans lequel, sur les affaires du jour, l'éditeur publiait une correspondance fictive entre Milord All-eye et Milord All-ear,—ce qui, d'après la phraséologie de nos jours, peut se traduire par: Je vois tout,—J'entends tout,—et fait comprendre l'orgueilleuse prétention de: Je sais tout.

Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées en toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne à cette feuille, semble y avoir rencontré des commentaires, des aperçus et des vues qui lui ouvrirent des horizons nouveaux sur la politique internationale. Il prit des notes dont il avait, sans doute, l'intention de se servir plus tard.

Il lut Mably et connut les œuvres de Raynal sur l'Amérique, ainsi, apparemment, que l'Almanach du pauvre Richard, de Benjamin Franklin, sans oublier le Sens commun de Thomas Paine qui joua un rôle si important dans la Révolution américaine et aussi dans la Révolution française.

Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures sur l'Amérique en ces termes:

«Les colonies anglaises ont seulement environ 150 milles de large sur 800 de long... 120.000 carrés de surface... En 1760, la population était de 2.500.000 blancs et de 450.000 noirs. La population est doublée tous les vingt ans, ce qui signifie qu'elle s'élève aujourd'hui à 4.000.000 d'habitants.

«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres—en Amérique, on a besoin de 40.

«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à Boston.

«L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche pour sa subsistance. Il y a du bois pour la construction, mais sa distance rend l'importation impossible ou du moins coûteuse. Son commerce de fourrures est au déclin; il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres sterling... Ils ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est pas avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, entre autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante du coton est large et sa fibre très-forte. La partie centrale de l'Amérique cultive le tabac, mais cette plante dévorante a épuisé le sol.