«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il y a des champs de riz; le commerce du coton est en bonne voie. Les brouillards et les pluies empêchent la culture de la vigne».
Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui portait un intérêt particulier aux conditions de la vie américaine. À côté de ces renseignements d'ordre économique, Bonaparte connaissait aussi le grand rôle joué par la France au Canada et dans la vallée du Mississipi. Dans ses vastes projets de domination mondiale, il engloba certainement les contrées d'outre-mer qui, à une date peu reculée, étaient encore occupées par des Français.
À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.
Il rêva de travailler en grand en Orient,—de refaire la carte de l'Europe,—de coloniser l'Amérique. Et, dans cette vaste entreprise, l'Orient, pour lui, représente le passé,—l'Europe incarne le présent,—et l'Amérique contient en germe l'avenir.
Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les vieux trônes européens. Ayant échoué en Égypte, il se heurta à l'indifférence de l'Asie, et prétendit faire de l'Amérique, un enjeu destiné à intervenir dans la rivalité entre la France et l'Angleterre.
En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement aux injonctions de l'histoire, cette rivalité entre les deux grandes nations ayant toujours eu, au-delà des mers, un terrain privilégié dont l'importance a malheureusement souvent échappé à nos gouvernants.
Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France républicaine et l'Angleterre monarchique,—chaque fois qu'une menace de guerre mettait aux prises le Premier Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur et les boutiquiers de Londres, représentés par les Lords dirigeant la politique du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait immédiatement sentir dans les lointains parages allant de Québec à Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir finalement dans les pays du Sud où le régime espagnol ne pouvait pas prétendre à l'éternel étouffement de toutes les tendances libérales.
Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement de cette corde sensible qui rendait un son différent suivant qu'on la pinçât à Paris ou à Londres. Jeu dangereux d'ailleurs qui fit osciller les hommes d'État d'Amérique au gré des fluctuations politiques de l'Europe, mais qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau Monde.
Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, jouerait le rôle prépondérant aux États-Unis,—si l'Angleterre, malgré la déclaration d'indépendance américaine, continuerait à jouir, dans une mesure encore fort respectable, des avantages du traité de 1763,—si la Louisiane demeurerait espagnole, redeviendrait française ou serait anglaise,—si la marine britannique serait maîtresse des mers occidentales au grand profit de son commerce,—si, au nom des grands principes de 89, les noirs de Saint-Domingue seraient émancipés,—si, enfin, les vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin que les Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,—le Far-West, en un mot, qui n'était pas encore enrôlé sous les plis de la bannière étoilée, pourrait devenir la source de riches colonies ouvertes définitivement à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une grande compagnie de Londres.
Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du XVIIe siècle, n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante au commencement du XIXe siècle.