Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte, et avec d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, influencée par Godoy, remettait de jour en jour l'heure de la rétrocession de la Louisiane. Après le traité de San Ildefonso, le Premier Consul, inspiré par un sentiment à la fois de politique et de convenance, avait permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession. Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession, l'Espagne, de son côté, soulevait des difficultés dans le but d'éloigner l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, obtint, enfin, la promesse que Charles IV consentirait à livrer la Louisiane, à deux conditions: l'Autriche, l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane détrôné, devaient reconnaître officiellement le nouveau roi d'Étrurie,—et la France devait s'engager à ne pas aliéner la propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à l'Espagne dans le cas où le roi de Toscane perdrait la totalité ou une partie de ses États.
Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance absolue dans la durée et la solidité des royaumes créés par Bonaparte?
Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance formelle que jamais la France n'aliénerait une colonie qui, en 1763, n'avait été retranchée du domaine national qu'en faveur de l'Espagne et dont les antécédents français légitimaient les prétentions actuelles.
Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi les deux Florides. Même résistance de la part de Godoy qui fit intervenir la diplomatie anglaise, affirmant que Sa Majesté Britannique ne consentirait jamais à ce que les deux Florides soient acquises par la République française et que les États-Unis se solidariseraient, en cette circonstance, avec la cour de Saint-James[28]. D'un autre côté, la nature des compensations offertes soulevait des objections. L'Empereur Alexandre de Russie lui-même s'étonnait de voir la France disposer des États de Parme en faveur de l'Espagne, quand il était plus légitime de les donner en indemnité au roi de Sardaigne.
Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font ressortir la ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait à réaliser ses projets de domination en Amérique. Étrange opposition aussi de la part de l'Europe. Pour elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité du capitaine ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant l'acquisition de toutes les Florides et de toute la Louisiane, l'Espagne et la Russie auraient, sans doute, agi dans leur propre intérêt. La France et les États-Unis mis face à face, à cette heure décisive de leur destinée, auraient été entraînés, sans doute, dans des complications dont on aurait difficilement vu la fin.
Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils avaient pu lire dans l'avenir, auraient, certes, mieux fait d'encourager ces velléités de conquêtes extra-européennes, de laisser couler le sang français à Saint-Domingue et sur les rives du Mississipi, plutôt que de voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et Moscou incendié...
Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies, qui n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles qu'il possédait toujours en Amérique, avait intérêt à en écarter sa rivale séculaire. Pour elle, le salut consistait à nous susciter des hostilités continentales. On était arrivé à la dernière phase de la seconde guerre de Cent Ans qui, par des alternatives plus ou moins rapprochées, mettait aux prises Français et Anglais.
CHAPITRE V
NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.
Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. — Sa sympathie pour la France. — Il veut la paix à l'intérieur et à l'extérieur. — La Louisiane convoitée par Bonaparte. — Monroe est envoyé à Paris. — L'Angleterre prépare les hostilités. — Bonaparte renonce à la Louisiane. — Les préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la Grande-Bretagne. — Monroe d'abord éconduit, reçoit un accueil plus favorable. — Scène entre Bonaparte et ses frères Lucien et Joseph. — Barbé de Martois discute avec Livingston et Monroe les conditions de cession de la Louisiane aux États-Unis.
Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en Amérique, au moment où, en Europe, se mesuraient ces partenaires redoutables: Bonaparte et Pitt.