Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et théologiques, d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler les éléments constitutifs de nations étrangères, longtemps soumises au joug oppresseur des vieilles monarchies française et espagnole, les conditions de vie et d'administration se compliquèrent nécessairement, prirent plus d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions pour gouverner. Le Président Jefferson et ses partisans, tout le parti républicain en un mot, se trouvèrent donc devant la nécessité de transiger avec des principes réputés intangibles, auxquels, pour un temps du moins, il était besoin de donner une interprétation plus souple, davantage adaptée aux multiples aspects d'une confédération de contrées aux origines si opposées.
Un tel changement se produit généralement, en matière de gouvernement, quand on passe, de la sphère un peu étroite de l'opposition, à la responsabilité plus élargie du pouvoir. Il n'en est pas moins vrai que ceux qui s'alarmaient des immunités accordées au Congrès, immunités imposées par la nature physique et politique de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient, en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on pouvait dire, à juste titre, que le gouvernement qui y avait été contraint par les événements, n'était plus un gouvernement de républiques confédérées, mais bien le gouvernement d'une démocratie consolidée: ce n'était plus un gouvernement libre mais un gouvernement despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson avait acheté une colonie étrangère, non-seulement sans le consentement de ses habitants mais contrairement à leur volonté, et qu'il l'avait annexée par un acte absolument contraire à la Constitution.
Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, les joutes oratoires, les discussions de droit et de fait qui mirent aux prises les différents partis représentés par des orateurs de talent ou par des juristes experts, se justifiaient amplement. Cependant, elles ne répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien loin, tandis que la politique des États-Unis, telle que la concevait Jefferson, consistait précisément, quels que fussent les obstacles à surmonter, à reculer les frontières vers l'ouest, à agrandir l'étendue des territoires dans le but d'y verser le trop-plein des populations qui risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les monts Alleghanys,—à s'emparer, avant tout, des vastes étendues allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique, dans le but de pouvoir offrir une hospitalité large et indépendante aux nombreuses théories d'immigrants qui allaient bientôt venir de toutes les parties du monde. C'était la mission de la confédération américaine: avec des résidus de nationalités, composer une nation, avec des déchets de races, recréer une race,—à moins que sa grandeur ne consiste à passer un peu dédaigneusement sur le principe des nationalités, sur le préjugé des races, pour amalgamer races et nationalités en une vaste union, au sein de laquelle l'impérieuse puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances particularistes, les origines différentes, les religions, et les coutumes,—le tout réuni et coordonné sous la bannière étoilée qui porte cette devise: E pluribus unum!
CHAPITRE VII
NAPOLÉON ET LA FLORIDE.
Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. — La cession de la Louisiane a une répercussion sur la question de la Floride. — Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition de Bonaparte se donne libre carrière. — Le général Turreau représente la France à Washington. — Son rôle. — Difficultés avec l'Espagne. — Politique de Talleyrand. — Frontière de la Louisiane et de la Floride. — Activité de Monroe, entre Paris, Londres et Madrid. — Ses efforts échouent. — Jefferson reste fidèle au principe de la paix. — Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre. — La Floride devient l'appât dont joue l'Empereur suivant les besoins de sa cause.
Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable sur l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas une moindre sur la destinée de Bonaparte.
Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français en Amérique, Napoléon est maintenant tout entier au projet de bouleverser l'Europe pour pouvoir mieux atteindre l'Angleterre,—et, de son côté, l'Angleterre, à l'effet d'éloigner tout danger des côtes britanniques, s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y suscitant une nouvelle coalition.
Les conséquences du traité signé pour la cession de la Louisiane par la France, les pourparlers qui en furent la suite pour la cession de la Floride par l'Espagne, troublèrent profondément les relations diplomatiques des États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des complications qui mirent de nouveau, face à face, Républicains et Fédéralistes.
Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la soif de domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain, observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements graves montrent que le despotisme militaire marche, à grands pas, vers la dictature césarienne. L'automne de 1803 est consacré aux préparatifs d'une descente en Angleterre. En 1804, des indications plus significatives sont autant d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une ambition personnelle, immense et encore dissimulée, va écarter de sa route tout obstacle, tout rival, qu'il soit un ancien compagnon d'armes, ou qu'il soit un membre de la famille des Bourbons: dès le mois de février, c'est l'arrestation, le procès et le bannissement de Moreau,—en mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc d'Enghien,—en mai, c'est la proclamation de l'Empire.
Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre d'Empereur, le général Turreau, qui avait joué un rôle au 18 brumaire, avait été nommé Ministre de France à Washington. Mais comment ce républicain, représentant d'un souverain d'occasion, pouvait-il être persona grata aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine fraction des fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas désavoué un 18 brumaire tenté à la Nouvelle-Orléans, au profit, par exemple, d'Aron Burr, chef d'une bande toute prête à se partager l'or des mines de Mexico et à légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant une organisation hiérarchique où se rencontreraient des Ducs et des Maréchaux.