Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes non résolues par son prédécesseur; telles: le commerce avec Saint-Domingue, les frontières des deux côtés de la Louisiane, les contestations espagnoles, les créances françaises, sans compter la troublante querelle qui s'était envenimée entre son collègue espagnol, Yrujo, et le Ministère. Surtout la question des Florides était la plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la France suivant les intérêts du moment.

C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par la politique du Premier Consul en Amérique.

Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe, ses représentants aux États-Unis devaient s'employer à régler par de subtiles tractations ces irritantes difficultés. La tâche était d'autant plus ardue qu'entre les deux pays venait de se creuser un abîme: celui qui séparait désormais la République de l'Empire. L'atmosphère sinon hostile, du moins étrangère qui, comme l'avait déjà un peu exagérément constaté Talleyrand, faisait d'un Français un étranger aux États-Unis, même au lendemain de la guerre de l'Indépendance, ne pouvait que s'accentuer maintenant que la France, après avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous l'impulsion de Napoléon, à les détruire.

En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion de la rivalité franco-anglaise, l'Amérique du Nord se trouvait, comme toujours, exposée aux contre-coups des vicissitudes ressenties par la France et l'Angleterre.

Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier Consul n'avait pas reçu l'approbation du roi d'Espagne. Le rôle du brouillon Yrujo consistait précisément à faire ressortir cette irrégularité et à présenter l'attitude des États-Unis comme très hostile à l'égard de l'Espagne. Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans ces conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire de la Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des États-Unis à Madrid, y jouait à peu près, mais en sens inverse, le même rôle qu'Yrujo à Washington.

D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant la perte de la Louisiane, comprit parfaitement que le meilleur moyen de garder la Floride était de s'assurer l'appui de Bonaparte. Il fallait donc conseiller au roi de ne plus faire d'opposition à la cession de la Louisiane. La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée; les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à chaque instant de valeur,—comme changeaient de ton et d'inspiration les principaux interlocuteurs en présence.

Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes, ni les compensations dues par la France aux États-Unis pour les spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient le gouvernement américain à rompre son système pacifique, aussi longtemps du moins que Jefferson et ses amis pourraient rester fidèles à leur principe. L'Espagne devait plier sa grandesse déchue à une souplesse plus opportune. Mais, s'il était bon qu'elle renonçât à toute revendication en ce qui concernait la Louisiane, il n'était peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des compensations en espèces, tout argent passant d'Espagne en Amérique étant autant de moins pour la France.

Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et l'incohérence. On y parvint à merveille.

Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant et exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par son attitude, il fut plus royaliste que le roi, ou plutôt, plus américain que le Président. Voyant l'Espagne impassible, il alla jusqu'à demander ses lettres de rappel. Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa courtoisie coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner aux relations diplomatiques une direction à la fois plus digne et moins agressive.

Napoléon, de son côté, comprenant qu'il serait peu sage, après la cession de la Louisiane, d'indisposer encore le gouvernement espagnol au sujet de la Floride, voulait retarder la solution de cette affaire en retardant autant que possible le départ de Monroe pour l'Espagne. Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était décidé à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris, en face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était aussi accrédité auprès de Georges III.