Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation délicate. Lui avait été le premier artisan du traité relatif à la Louisiane; l'opinion publique ainsi que Jefferson et ses amis en reportaient tout l'honneur à Monroe. La vanité du diplomate méconnu en souffrit amèrement. Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas entièrement rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris en tête, auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire comprendre qu'on voulait le mettre de côté, parce qu'un succès diplomatique à son actif serait une insulte à l'adresse de Jefferson. Livingston se consola de ses déboires dans la compagnie de Robert Fulton et de Joel Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants américains à Paris, ayant mission de discuter le différend pendant entre Jefferson et l'Espagne.

La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis devait faire table rase de ses engagements avec Napoléon et agir en toute indépendance ou bien prendre acte de l'opinion de Talleyrand et s'incliner devant la volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se rendait bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride ne pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées par Jefferson.

La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre des Affaires étrangères, prétendait influencer, voire diriger ces pourparlers.

Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour que l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne, vînt mettre fin, de la part de l'Amérique, à des manifestations hostiles,—telles que l'acte de Mobile et les insolences de Pinckney. Talleyrand qui, depuis l'échec de sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement des États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre avec Jefferson, Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait au contraire, toutes les raisons de se montrer conciliant avec l'Espagne, en dépit même des projets hostiles et cachés que Napoléon nourrissait contre cette puissance, et tout en étant décidé à faire profiter la France des dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter cette extrémité.

L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était parfaitement capable de tirer un avantage quelconque de tractations d'une nature aussi embrouillée. D'ailleurs, Talleyrand n'avait jamais été favorable à la cession de la Louisiane aux États-Unis, il rejetait toute responsabilité dans le traité intervenu à ce sujet et s'empressait de faire ressortir les inconvénients qui en découlaient. Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter l'Espagne avec la bienveillance qui répondait à ses propres sentiments, ceux du moins de sa politique du moment. Talleyrand en profita pour imprimer à la diplomatie qui devait être suivie en Espagne et aux États-Unis une direction conforme à ses vues particulières. À cette occasion, il fit adresser à nos représentants dans ces pays, plusieurs rapports qui résument la question en un style clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées naturellement par des conceptions historiques d'ancien régime et de tradition classique. À Turreau qui, sans doute, en manquait, il rappela les grandes lignes du contesté en un petit cours d'histoire et de géographie parfaitement bien présenté[39].

Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée par le Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de même à l'Ouest. De ce côté, pas de rivière, pas de chaîne de montagne ne la séparait des possessions espagnoles, de sorte que, entre les derniers établissements de la Louisiane et les premiers qui firent partie des colonies espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain, qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation. L'Espagne avait donc lieu de craindre que les États-Unis, qui tendaient toujours à dépasser les limites occidentales de la Louisiane, pussent avancer dans cette direction jusqu'à l'Océan, pour s'emparer de toute la côte américaine, au nord de la Californie.

Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se réaliser, mais plus tard.

En attendant, Turreau avait la mission de détourner le gouvernement des États-Unis de toute velléité d'extension vers l'ouest ou le sud-ouest qui pût être préjudiciable à l'Espagne. Mais cette question n'intéressait la France qu'indirectement, il fallait tâcher de la résoudre par des moyens de persuasion plutôt amicale que par une pression diplomatique officielle.

Pourtant, il était nécessaire de préciser[40].

D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par le gouvernement américain, l'Espagne était responsable des spoliations françaises, qu'elle n'avait pu empêcher. Mais la convention qui ratifiait cette manière de voir datait du 11 août 1802, était, par conséquent, postérieure à celle que la France avait conclue avec les États-Unis le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune indemnité n'était due pour des prises faites par l'une des deux puissances. Même les prises faites au détriment des Américains sur les côtes d'Espagne ne pouvaient prétendre à une indemnité. Ce serait bien inutilement qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en obtenir des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute la charge retomberait donc sur cette dernière et, comme, par la convention du 30 septembre 1800, nous étions relevés de toute dette relative aux prises, c'est avec étonnement que nous voyions les États-Unis chercher à obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des indemnités auxquelles ils avaient renoncé par leur convention avec la France. C'est probablement dans l'ignorance de telles considérations et dans l'oubli de cette convention que l'Espagne signa celle du 11 août 1802. Ce fut une erreur de sa part. Par contre, le gouvernement américain qui, par son attitude à l'égard des Florides, avait violé les droits souverains de l'Espagne, était mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments hostiles manifestés par la cour de Madrid, laquelle était parfaitement recevable à demander, dans le traité, telles modifications en rapport avec ses droits et sa dignité.