La précision de ces instructions envoyées à Turreau devait tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand, comme il le fait comprendre à Cevallos qui demandait toujours à être rassuré sur les prétentions des États-Unis du côté des frontières de la Louisiane. Ces frontières, comme Laussat en avait été informé, étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo[41]. C'est ce que Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint pour montrer au gouvernement espagnol dans quelle mesure il pouvait résister aux exigences américaines. Dans une note à Gravina[42], il fit ressortir l'opportunité de distinguer, dans cette délicate question de frontières à déterminer, les portions de territoire annexées par les Français ou les Espagnols. Néanmoins, comme les droits revendiqués par les Américains leur venaient de la France, Talleyrand avait fait connaître au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur lesquelles l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver à une équitable démarcation de ces frontières. Tout ce qui était d'origine française, devait revenir à la Louisiane. Pour le reste, comme les espaces existant entre les derniers établissements français et les dernières missions espagnoles auraient soulevé encore certains doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent été résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui animait leurs Majestés....

Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand ne se montrait-il pas plus conciliant que Napoléon, son impérial maître? Il n'ignorait pourtant pas que l'ambition du peuple américain était entretenue et développée par la nécessité quasi inéluctable de s'étendre vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être rompues, un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient à une extension de ce côté et, par la logique absolue de leur raisonnement, les diplomates américains comprenaient aussi la Floride occidentale dans cette sphère d'absorption, avec d'autant plus de raisons que beaucoup de territoires situés entre le Mississipi et le Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession faite par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités, allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre et Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons qui avaient poussé Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient aussi l'Espagne à céder la Floride.

Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités. Avant que Monroe eut quitté Londres, le 1er octobre 1804, une escadre anglaise s'empara des vaisseaux espagnols en route pour l'Europe et une déclaration de guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote, et son rival en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès de Talleyrand, en lui faisant parvenir par écrit l'objet de sa mission. Livingston fit quelques objections et ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong qu'on se mit d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette note[43], rédigée sous une forme de parfaite courtoisie, n'avait, au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait le bienveillant appui de l'Empereur en faveur des négociations qui devaient s'ouvrir à Madrid. En résumé, elle passait en revue les différentes phases par lesquelles traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les spoliations, les dommages provenant de la fermeture du Mississipi par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à l'immédiate possession de la Floride.

Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre à une réponse favorable de la part de Talleyrand; nous avons vu qu'il avait pris parti pour l'Espagne contre les États-Unis. Et Napoléon, paraît-il, en lisant la note en question, se montra fort irrité. Il paraît aussi que les illusions de Monroe, si illusions il pouvait avoir, furent mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date pour l'avoir fréquenté en Amérique, qui lui assura que toute la question se réduisait à une simple affaire d'argent. L'Espagne, en ayant grand besoin, se prêterait probablement à un arrangement. Le gouvernement français lui-même faisait comprendre que, si le principe de l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir le centre des négociations qui seraient alors menées dans le sens désiré.

En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement américain la nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ 70 millions de livres à transférer à l'Espagne qui immédiatement le reverserait à la France, en conséquence de quoi, les États-Unis pourraient entrer en possession du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation des hommes d'État de Washington, faisait déjà partie intégrante de la Louisiane. Dans ces conditions, Monroe ne pouvait prêter une oreille attentive aux suggestions de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en dépit même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.

Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur accueil pût être réservé à sa thèse. L'intervention plus ou moins occulte de l'Empereur, exercée par l'action plus manifeste de son Ministre des Affaires Étrangères, s'y opposait. Les sentiments moins bienveillants de Napoléon à l'égard des États-Unis avaient maintenant pour origine des causes indirectes et lointaines, mais habilement exploitées par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites par Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de Saint-Domingue; depuis, ce furent les incidents qui éternisaient la guerre dans ce pays,—le commerce prohibé qui n'avait jamais cessé entre Saint-Domingue et les États-Unis. À ces causes matérielles, pour ainsi dire, il convient d'ajouter ce qu'une certaine école historique appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis que le général s'était transformé en Empereur, il faut mettre la liberté et le sans-gêne avec lesquels il était traité par la presse américaine et, par-dessus tout, le développement des principes républicains qu'il voulait abolir en France et qui tendaient, au contraire, à prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des États-Unis.

La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis; en réalité, elle fit d'elle une vassale de Napoléon et, par conséquent, toute offense à l'adresse de Charles IV en était une pour l'Empereur.

Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement de l'année 1805, dans le but d'arracher la Floride des griffes de l'Espagne et de la France, que des événements se préparaient du côté de la Grande-Bretagne, dont l'importance rejetait toutes les autres préoccupations au second plan.

Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation avec Charles Pinckney qui, malgré la position délicate dans laquelle il se trouvait, fut admis à prendre part à la négociation.

Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse de Cevallos, une note qui contenait encore l'expression des mêmes griefs et des mêmes réclamations; ils y joignirent un projet de traité qui était naturellement à l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait céder les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado, laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo comme un pays frontière, sans désignation précise; elle devait aussi nommer une commission ayant pour mission de connaître de tous les différends qui pourraient s'élever entre des sujets espagnols et le gouvernement des États-Unis.