Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que l'Espagne ne pouvait souscrire à des conditions aussi léonines. Il y eut encore des échanges de vue, des offres et des fins de non recevoir qui, à la clarté un peu brutale de l'Américain, opposait la stabilité un peu jésuitique de l'Espagnol,—diplomatiques manœuvres, au jeu desquelles, finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut plus qu'une ressource: demander ses passeports.
Ils lui furent accordés avec un empressement auquel il ne s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson, que Monroe représentait en Europe, avait donc échoué. Elle s'était heurtée au mauvais vouloir de l'Espagne soutenue par la France. Il aurait mieux valu prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En tout état de cause, la guerre avec les États-Unis pouvait éclater d'un moment à l'autre. Mais sur toutes ces négociations espagnoles planait une atmosphère de corruption dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il ne faut pas la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi, car tous les deux étaient trop haut placés pour pouvoir s'abaisser à de tels tripotages pécuniaires, tandis qu'aux alentours de Talleyrand, dans le personnel même des Affaires Étrangères, ce n'était pas la première fois que des appétits indiscrets et peu scrupuleux se manifestaient[44]. Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait huit millions de dollars.
Monroe était à plaindre.
Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par les ministres de trois grandes cours européennes. Il était ballotté entre Madrid, Paris et Londres,—symbole vivant de la politique américaine encore si influençable par la politique des vieilles monarchies. Plus tard, peut-être s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand il défendit une doctrine qui porte son nom mais qui, n'étant pas entièrement due à sa seule initiative, avait pour but effectif de libérer l'Amérique de l'immixtion des pouvoirs étrangers. L'intention était logique et provenait du désir légitime d'affranchir les États-Unis de la pression persistante exercée par l'Europe sur le destin de la nouvelle république, chaque fois surtout qu'il y avait divergence entre la France et l'Angleterre.
Ainsi, au début même des guerres de la Révolution, cette pression se fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement britannique enjoignit à tous les vaisseaux anglais armés, de saisir tout bateau appartenant aux neutres, transportant les produits d'une colonie française ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt le commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit de ces mesures draconiennes. Tous les bateaux américains chargés de produits français, venant en France ou y allant, furent cueillis dans leur course à travers l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y être condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,—d'après la Règle de guerre de 1756[45]. Cette règle qui pouvait être appliquée, à la rigueur, entre gouvernements européens, possesseurs de colonies, devenait une injustice quand il s'agissait des États-Unis qui n'avaient pas de colonies. À ce point de vue, le système colonial anglais répondait à une politique ayant pour but de rendre le commerce du monde entier tributaire de sa marine et de sa navigation[46]. Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi vexatoire; les bateaux américains purent transporter en France, par l'intermédiaire d'un port américain, des produits de colonies françaises, tandis qu'il demeurait interdit à des bateaux russes ou danois, quoique neutres, de transporter ces produits en Europe. Mais ce traitement, de faveur répondait à un calcul commercial qui était faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous prétexte d'entraver la marine et le commerce de la France et de l'Espagne, elle était simplement parvenue à se donner une rivale dangereuse au-delà des mers.
À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe retournant à Londres, constata que, pendant son absence, Pitt s'était efforcé de faire passer, dans des mains anglaises, tout le commerce des Indes occidentales. Son pays était encore lésé.
Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères, avait beau l'assurer des sentiments bienveillants que le gouvernement de Sa Majesté Britannique nourrissait à l'égard des États-Unis, il n'en était pas moins avéré que, tous les jours, des vaisseaux américains étaient capturés, dans les eaux même de la Manche, par des marins anglais qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de la loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que Talleyrand et Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable. Sa mission diplomatique ne pouvant aboutir, il ne lui restait plus, après l'échec de tant d'efforts qui méritaient un meilleur sort, qu'à engager son gouvernement à persévérer dans sa résolution énergique, au prix même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à la France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr, écrivit-il à Madison[47] qu'une pression exercée en même temps, sur chacun de ces pays, produirait un bon effet sur l'autre.»
En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité des événements. Son patriotisme voyait clair, seulement ce patriotisme un peu intransigeant, devançait les temps. Il indiquait les routes à suivre dans lesquelles, sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà engagé, mais il ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles diplomatiques dressés devant lui par les compétitions des gouvernements européens qui s'enchevêtraient et se combattaient en considérant toujours l'Amérique septentrionale comme le pays où leur rivalité plus ou moins heureuse pourrait trouver des compensations utiles. Au moment de la cession de la Louisiane, un rapprochement s'était opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la Floride qui fut la conséquence de cette cession créait naturellement des difficultés avec l'Espagne soutenue par le gouvernement français, et, brochant sur le tout, la question du commerce des neutres mettaient maintenant aux prises les cabinets de Washington et de Londres.
Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson, de prendre un parti. On comprend son hésitation: comme toujours, le premier magistrat de la République américaine devait fatalement choisir entre la France et l'Angleterre. En histoire, les hypothèses sont illusoires. Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si, obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait ordonné, au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser la rivière Sabine et d'occuper le Texas jusqu'au Rio Bravo. En droit, une pareille initiative pouvait parfaitement se justifier de la part du chef d'un pays qui avait, en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur la Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent, avec Napoléon lui-même, puisque nécessairement la France aurait marché contre les États-Unis; c'était, peut-être, la conquête facile de la Floride et, en même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre aplanies, car les controverses au sujet du commerce des neutres, du blocus, de la presse des matelots, tombaient, du même coup, au second plan. C'était, en allant jusqu'au bout, et en admettant que la guerre avec la France pût durer deux ans, la possibilité de s'allier avec les patriotes espagnols et de donner, de loin, le signal du mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre le joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante qui devait sourire à l'âme républicaine de Jefferson. Mais c'était risquer gros jeu et, en fin de compte, puisqu'il aurait déclaré la guerre au nom de ses principes républicains, ces mêmes principes le firent définitivement pencher vers la paix.
Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de ces subtils mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté aucun mécontentement et, tout en reconnaissant que les négociations avec l'Espagne avaient absorbé tous les esprits judicieux, il se crut justifié au plus grand optimisme en ce qui concernait les sentiments professés par les Américains à l'égard de la France, allant jusqu'à mettre cette phrase dans la bouche de Jefferson: