Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions où Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau, les uns contre les autres, où Randolph, dans son animosité contre Madison, dont il voulait faire échouer la candidature à la Présidence, allant jusqu'à déclarer qu'il ne voterait pas un shilling pour l'achat de la Floride, que c'était livrer la bourse publique au premier brigand venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne fut, dis-je, que six mois après la réception de la dépêche d'Armstrong faisant connaître les intentions—ou les ordres—de Napoléon, que le diplomate américain fut officiellement autorisé à offrir cinq millions à la France pour l'achat de la Floride ou du Texas. Jefferson l'avait emporté sur Randolph, mais cette victoire lui coûta cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme, lui, dont les idées et les principes avaient toujours été opposés au caractère, au tempérament, à la politique de Bonaparte, fut accusé, par ses compatriotes ennemis, d'être devenu une créature de Napoléon.
Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis obéissait aveuglément aux ordres de l'Empereur, lorsqu'en réalité, inspiré par Jefferson, il jugeait seulement politique de ne pas irriter Napoléon; non pas la sympathie le faisait agir de la sorte, mais bien la crainte que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles monarchies et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis, sans les dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.
Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles diplomatiques, l'affaire de la Floride n'était pas encore terminée. Par un soudain revirement, Napoléon fit comprendre qu'il n'avait aucun intérêt à se poser en arbitre entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et même Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander quel plan secret modifiait ainsi les dispositions de l'Empereur et quels projets il nourrissait à l'égard des États-Unis.
Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages, l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à sa fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson, Président d'une jeune république, était à la merci de batailles qui allaient se livrer dans un coin perdu de l'Allemagne.
CHAPITRE VIII
LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.
Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. — La faiblesse de Charles IV. — Monroe et Fox. — L'Angleterre ne peut admettre les prétentions américaines. — Le Décret de Berlin. — Tous les neutres sont atteints. — Monroe accepte les conditions anglaises. — Jefferson refuse de soumettre le traité au Sénat. — Les ordres en conseil de janvier 1807 et de novembre 1807. — Guerre en perspective entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. — Situation difficile à l'égard de la France. — Pour se rendre maître de l'Espagne Junot s'empare du Portugal. — La famille royale s'enfuit au Brésil. — Entrevue, à Mantoue, de Napoléon avec son frère Lucien. — Il lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à divorcer. — Aux ordres en conseil émis par Spencer Perceval, Napoléon répond par le Décret de Milan.
Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane, l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague incertitude sur les frontières de ce pays. Cette incertitude était devenue un atout considérable dans le jeu de sa politique. La Floride constituait, de la sorte, comme on l'a vu, un appât qu'il faisait miroiter devant les yeux de Jefferson, le rendant plus accessible ou plus lointain aux convoitises américaines, suivant les besoins de la cause et suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de sauver ou de sacrifier l'Espagne.
À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire que l'Espagne fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt plus qu'un instrument entre ses mains,—instrument dirigé contre l'Angleterre.
Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné son argent, sa flotte et son armée. La flotte espagnole avait été détruite à Trafalgar et l'armée espagnole était fondue dans les contingents qui opéraient en Allemagne. Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir. Mais il fallait encore dissimuler, endormir l'ignorance de la famille royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.
Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté entre celui de l'Angleterre et celui de la France. Par les ordres en conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa maîtrise des mers. Napoléon riposta par les décrets de Berlin et de Milan qui, au moyen du Blocus continental, devaient lui assurer la maîtrise des continents.