Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de Leipzig noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les rencontres sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives plus ou moins brillantes, dans le pays des grands lacs ou dans les contrées arrosées par les eaux du grand fleuve Mississipi. L'action diplomatique se ralentissant nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de l'Amérique ne se manifestait plus que par les journaux. On y trouvait, couramment exprimée, l'exaspération d'avoir subi des échecs sur mer; on ne pouvait oublier l'aventure de la Guerrière et d'autres navires anglais obligés de se rendre ou de reculer devant les navires américains. Le Courrier, feuille semi-officielle et qui passait pour soutenir la politique du cabinet, parla avec ostentation contre les velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des hostilités sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de traiter avant que les canons anglais aient répandu la terreur sur les côtes américaines. Ce journal, dans son exaspération assez naïve, alla jusqu'à accuser les Américains de n'être plus des Anglais,—dans ce grief faisant revivre les causes profondes de désaffection, en imprimant ces lignes de mépris et de colère:

«Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune science!.. Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien célèbre!.. Leurs hommes d'État sont d'une espèce hybride,—moitié métaphysiciens, moitié politiciens, ayant tout le sang-froid des uns et toute la roublardise des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans leurs conceptions[87]...»

Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature, ni de conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir si les Américains étaient de taille à soutenir la lutte contre l'Angleterre, à coups de fusil et à coups de canons. Les Anglais auraient volontiers attribué les victoires navales remportées par les Américains, à l'habileté et au courage des marins anglais—ou de ceux qu'ils s'obstinaient à considérer comme tels—dont ils cherchaient précisément à supprimer la collaboration par leur ténacité à pratiquer la presse des matelots qui, dans les deux camps, parlaient la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire de Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres en même temps que la nouvelle de la défaite de Napoléon à Leipzig. Dans ces deux événements, il y avait de quoi réjouir et de quoi vexer les Anglais. Le contentement l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de savoir l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter sans trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise dans des eaux américaines. Et encore, cette flotte ne fut considérée que comme une flotille, ne faisant pas partie de la marine britannique, n'étant qu'une force locale, d'une espèce plutôt marchande que militaire, affirmait-on, pour diminuer l'importance de l'action.

Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés de Malden, avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée de Proctor sur la Tamise, le ton hautain de la presse mit une sourdine à ses déclarations haineuses. Elle fit preuve, tout à coup, d'une certaine impartialité à l'égard de ce qui se passait aux États-Unis, affectant de croire que les événements d'Europe auraient une influence décisive sur le cabinet de Washington, en le détachant de Bonaparte. Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers en vue de la paix. Castlereagh y était enclin, quoique, en dehors du gouvernement et de la presse officielle, l'opinion publique fût toujours très hostile. Pour bien des gens, la fortune déclinante de Napoléon devait entraîner, dans sa chute, la fortune naissante de l'Union Américaine. Les plus passionnés comprenaient Madison dans leur haine contre Napoléon,—les considérant tous deux comme un couple détesté, dont la disparition de la scène du monde pouvait, seule, permettre de réaliser une paix durable et honorable.

Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement une répercussion profonde sur la situation des partis en présence. Les fédéralistes du Massachusetts revenaient à leurs anciennes sympathies. Les succès remportés par les Russes et, par conséquent, par les Anglais, mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus faire participer cet État à la guerre et de préconiser une paix séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été inspirée par la proposition faite au Congrès, par Madison, d'imposer un nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient été le plus gravement atteints, comme ils l'avaient toujours été par une semblable décision, car c'était avec eux que les Anglais faisaient le plus de commerce et tout commerce devant cesser avec l'ennemi, la Nouvelle-Angleterre ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter, aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.

Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit ressortir les inconvénients résultant de la non-exécution de cette mesure. Pour lui, c'était simplement prolonger la durée de la guerre. En effet, non-seulement des objets de première nécessité arrivaient, de la sorte, aux ports anglais, aux armées anglaises au loin, mais les armées qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient en face des armées américaines, pouvaient tirer des ports américains des ravitaillements qu'il eut été impossible de faire venir d'ailleurs. Même les navires et les troupes qui venaient insulter les côtes et remontaient l'embouchure des fleuves se voyaient ainsi soutenus et entretenus. Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on arrivait à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.

Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui inspiraient Madison en faveur d'un embargo, le moment était mal choisi pour le faire accepter. Il était trop tard de recommencer un essai qui avait si mal réussi à Jefferson. On savait d'ailleurs que la Russie, la Prusse, le Danemark, la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et que la marche fatale des événements n'allait peut-être pas pour longtemps empêcher Napoléon de lui fermer le commerce avec la France. Le résultat serait donc minime si l'Angleterre se trouvait simplement exclue des ports de Boston et de Salem.

Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui, pour les uns, n'était qu'une imitation maladroite du système continental de Napoléon, pour les autres, un moyen de supprimer toute communication illicite avec le Canada, fut soumis aux vicissitudes qui se succédaient si rapidement en Europe et donna lieu à des discussions d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.

En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient la France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington marchait sur Bordeaux. Dans ces conditions, quel effet pourrait produire l'embargo, quand l'Angleterre, débarrassée de son redoutable adversaire, avait renoncé à ses blocus comme la France avait renoncé à ses décrets? Prenant en considération ces changements importants, par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison, revenant sur sa décision primitive, recommanda de mettre un terme au système des restrictions commerciales. À cette occasion, deux orateurs exposèrent les raisons qui les avaient toujours fait manifester une opinion opposée à toute mesure restrictive.

Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale de Jefferson et de Madison, considéra la volte-face de ce dernier comme un triomphe personnel, mais, au lieu d'en faire grand état, il fit siennes les raisons invoquées par le Président et s'efforça d'adoucir les contestations qui pourraient s'élever, à ce sujet, entre les représentants des États du Sud et de l'Est. Il rappela que la logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement d'opinion se justifie par la nécessité qu'implique toute évolution et qu'une politique ne peut être taxée d'inconsistance que s'il n'y a pas de changement dans les circonstances pour la justifier. Maintenant, des circonstances nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du commerce, à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un obstacle au développement des manufactures américaines; pour lesquelles il demandait la continuité d'une politique franchement protectrice.