Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la grande liberté accordée au commerce anglais ne comportait-elle pas un obstacle dangereux pour le développement et la protection de l'industrie américaine?

Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les arguments qu'il émit sont typiques.

Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain qui, pendant si longtemps, avait été accepté comme un Credo politique, n'était autre qu'une conséquence du blocus continental de Napoléon; ce système soutenait le gouvernement de Napoléon, aussi longtemps qu'il était tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon s'approchait de son déclin. Webster était heureux de cette condamnation du «premier système américain» parce que cette suppression concordait avec ses idées sur le développement des manufactures. Et ici, cet homme d'État, d'un caractère si énergique, exprima, presque en poète, son aversion, non pas pour le nombre croissant des usines, mais pour la méthode avec laquelle elles prenaient déjà une si grande extension dans le vieux monde. Par anticipation, il semblait un Ruskin américain, quand il disait:

«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams en Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer l'approche de la période où la grande masse des travailleurs américains ne trouvera plus son emploi dans les champs; quand les jeunes hommes de la campagne seront obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la nature,—au ciel, à la terre—et de se confiner dans des ateliers malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs oreilles au bêlement de leurs troupeaux broutant sur les collines qui leur appartiennent, et de ne plus entendre la voix de l'alouette les fêtant au labour et qu'ils devront les ouvrir dans une atmosphère de fumée, de vapeur, au perpétuel tourbillon des courroies et des fuseaux, dans le grincement des scies....»

De telles paroles dépassaient l'actualité du moment, elles prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente était toute entière aux complications militaires et les divergences qui divisaient Républicains et Fédéralistes devaient se réveiller devant la nécessité de fortifier les contingents de l'armée. Si Armstrong reconnaissait l'opportunité d'augmenter le nombre des recrues en vue d'une offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et de Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant disposer de plus de ressources, l'offensive avait passé entre ses mains et une défense victorieuse était seule ce que pouvaient espérer les États-Unis.

Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait ces revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de Napoléon, en sincère patriote aussi. La considération qu'on lui témoignait augmentait ou diminuait, suivant la nature des événements. L'importance de son rôle se réglait d'après l'issue plus ou moins heureuse de la tactique de son maître. On peut trouver dans sa correspondance diplomatique comme un reflet des différentes phases par lesquelles passa l'influence française en Amérique, à cette époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur est encore intacte.

«La semaine dernière, écrit-il[88], nous avons reçu, l'une après l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés au commencement de la campagne,—la bataille de Lutzen, l'offre d'un armistice et la bataille de Bautzen. Ces événements, si glorieux pour la France, ont été autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait pas de limites. Les Républicains du Congrès, par contre, ont reçu ces nouvelles avec des expressions de triomphe. Ils sont tous venus me féliciter et m'ont affirmé qu'ils n'étaient pas moins que nous victorieux à Lutzen...»

Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin d'octobre 1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu de ton mais il ne peut pas encore dire que la confiance de Madison soit déjà ébranlée:

«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des termes convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse coalition qui a été renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit remarquer que, au nombre de nos avantages, nous devions compter le fait que la coalition possédait dix têtes, tandis que la France n'en avait qu'une».

«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président, avec moins de grâce que de conviction dans sa contenance.