Mais le Ministre de France ne devait pas toujours recueillir dans son entourage des propos si flatteurs.
Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son piédestal,—de toute la hauteur qui convenait au représentant de Napoléon. Ce fut une consternation chez les uns,—une joie chez les autres,—une stupeur chez tous. En pouvait-il être autrement? Au commencement de février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux annonçant que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris, tandis que Napoléon avait accepté leurs conditions de négociations.
«Pour le moment, écrivait Sérurier[89], le public croyait tout perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président et son cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent pas l'alarme universelle, ils continuèrent à me témoigner une grande confiance dans le génie de l'Empereur. Je ne les ai pas trouvés inquiets outre mesure par la marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne notre pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de Sa Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus encore, le congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible naturellement acquise par le Ministre britannique, ont vivement alarmé M. Madison. Il crut voir, dans l'annonce de votre acceptation de ces conditions, notre renonciation à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur l'Espagne et sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh, avait déjà dû être signée et que les États-Unis seraient laissés sur le champ de bataille...»
Les esprits se montraient tellement affectés par les revers de Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer leurs capitaux. Il est évident que le passage du Rhin et les progrès des alliés en France, provoquèrent ce mouvement rétrograde du cabinet de Washington.
Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.
Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue une des caractéristiques de la première période de l'histoire des États-Unis, période durant laquelle, les diplomates étrangers pouvaient jouer un rôle assez important pour contrebalancer l'influence des pouvoirs législatif et exécutif. Ce qui, jusque-là, avait été permis à l'initiative personnelle de Jefferson ou de Madison, ne fut plus toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande puissance étrangère n'était donc plus possible. La parole était désormais aux représentants de la nation. Beau et grand principe qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme à la réalité des choses. Et, en l'occurrence, quelle nation représentaient, le plus souvent, ces représentants? Des fractions de nationalités qui, dans l'émiettement du système fédératif, risquaient de méconnaître le véritable intérêt de l'Union. La politique séparatiste des différents états faisait encore grand tort à la notion de l'État. Cette politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait de questions d'un ordre plus général, telles que la guerre, les relations extérieures, la défense, enfin, du territoire, non seulement d'un état pris isolément dans son entité organique, mais de tous les états pris dans leur ensemble. Les Républicains avaient toujours défendu ce principe,—qui est en même temps un Credo indispensable au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la Nouvelle-Angleterre s'étaient toujours montrés hostiles à cette conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait pas encore à l'espoir d'une scission. Ils manifestaient peu d'empressement pour la continuation de la guerre. Ceux du Massachusetts émirent même la prétention de ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne fût envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants des principales villes voulaient continuer leur commerce sans entraves, sans embargo, sans blocus. Il y eut des réunions où de véritables appels à la révolte se firent entendre,—ce qui était d'autant plus dangereux qu'il y avait en Angleterre des partisans réclamant la constitution d'une confédération du Nord uniquement composée des cinq états de cette ancienne province.
Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes, reculèrent devant cet extrême. Ils ne voulaient, sous aucun prétexte, répandre la division pendant qu'on était en guerre avec une nation puissante qui, tout en ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la paix, ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions de paix.
Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire chez les autres, donnait lieu à de telles manifestations de politique intérieure, elle continuait ses opérations militaires sur lesquelles il convient de jeter maintenant un coup d'œil d'ensemble.
Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le général Harrison eut pour mission de reprendre Détroit et de s'avancer jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne pouvait garder Détroit qu'après avoir pris Malden. Il ne paraissait pas avoir grande confiance dans le succès de cette campagne et cherchait à en rejeter la responsabilité sur le cabinet[90]. Une rencontre sanglante eut lieu sur les bords de la rivière Raisin où le général Winchester aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour le secourir. Il fut débordé par la milice canadienne flanquée par un gros d'Indiens qui firent preuve de leur férocité habituelle. Il fallut se rendre. Les gens de Kentucky qui s'étaient battus avec bravoure excitèrent la curiosité des soldats anglais.
Le major Richardson[91] fit d'eux la description suivante: