«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils avaient l'aspect d'hommes, pour lesquels, la propreté est une vertu inconnue et leurs corps sordides étaient recouverts de vêtements qui avaient été exposés à toutes les intempéries des saisons et étaient arrivés au dernier degré de l'usure, là où toute réparation devient inutile... On était au cœur de l'hiver, mais personne n'était pourvu d'un ample manteau; quelques-uns seulement possédaient des objets de laine défiant toute description. Ils avaient toujours leurs vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs variées et taillés en forme de blouses descendant jusqu'aux genoux... Ils portaient des chapeaux rabattus, râpés à force de servir, sous lesquels leurs longs cheveux tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à cela des couvertures sales roulées autour des reins pour les protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons de cuir dans lesquels étaient passés des couteaux et des haches, d'une longueur extraordinaire, ils avaient un air sauvage qui, en Italie, les eussent fait prendre pour des brigands des Apennins...»

Cette description donne une idée du délabrement dans lequel se trouvaient les troupes,—délabrement physique et matériel qui correspondait, dans une certaine mesure, au désarroi des autorités dirigeantes. Monroe se demanda plus d'une fois si ses compatriotes possédaient vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre. Mais toute qualité se développe avec le temps et avec l'expérience. Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes diverses. Perry battit Proctor sur le lac Érié; Proctor ne put prendre sa revanche sur les bords de la rivière Tamise où une bataille qui dura vingt minutes, avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada. Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut tué. Quand le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais, qui le connaissaient bien, vinrent sur les lieux et identifièrent son corps. Le coup fut décisif pour la domination anglaise dans le Nord-Ouest, et les Indiens, se rendant compte de la situation, reprirent leur liberté d'action à l'égard de l'Angleterre.

Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux ans, fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les Anglais n'avaient pas pu être repoussés de la frontière du Canada. Voyant que le résultat obtenu était mince sur le lac Ontario, Armstrong chercha à menacer le Haut-Canada par le lac Érié où il possédait une flotte. C'était une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté de Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait toutes les apparences d'une action locale, l'influence de ce qui se passait en Europe, l'influence, enfin, de la carrière de Napoléon sur la destinée de l'Union, devait se faire sentir. Pendant qu'on élaborait ce plan, les alliés étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne s'était rendu à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après, le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un renfort de 10.000 hommes, composant quatorze régiments des meilleures troupes de Wellington. Napoléon, vaincu, contribuait ainsi à augmenter les forces que les Anglais voulaient opposer aux Américains.

En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta une victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne, près de la rivière Chippana. Cette bataille qui, en réalité, n'était importante ni par le nombre des effectifs engagés, ni par le résultat obtenu, peut, cependant, être comparée à la victoire navale remportée par Isaac Hull sur la Guerrière. L'armée de terre n'avait plus rien à envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une confiance dont on avait grand besoin, fut le gain le plus clair de cette rencontre qui facilita celle de Lendy's Lane. Les Américains avaient fait leurs preuves de bravoure et d'habileté. Dans cette dernière bataille, ils eurent deux généraux et beaucoup d'officiers blessés. Brown et Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel, le commandant des forces britanniques, le général Drummond, échoua. Quatre fois en six semaines, les troupes anglaises en nombre avaient reçu un coup sanglant et significatif, porté par des troupes américaines inférieures en nombre.

Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la plus propice pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer des forces respectables. Pour cette raison, leur tactique consistait à reculer la frontière militaire jusqu'à Plattsbourg et Burlington. De ce côté, la chance parut leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant général Sir J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au commencement de septembre, à l'embouchure de Penobscot. Tout l'effectif du Massachusetts n'était pas capable de résister aux Anglais. Bientôt toute la province du Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La population parut disposée à se soumettre à la domination du roi Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective que si l'on était en possession du lac Champlain. Une flotille anglaise entra donc dans les eaux de ce lac pour y faire une démonstration hostile. Izard se fortifia à Plattsbourg. Autour de cette place et dans la baie du même nom, allait se livrer une autre bataille,—une double action, sur terre et sur le lac, où les contingents anglais qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington, furent battus sous Prévost. N'ayant plus, pour les diriger, la main énergique du Duc de Fer qui les avait rendus invincibles en Portugal, ces soldats parurent inférieurs au Canada.

L'activité déployée avec bonheur à la frontière du Nord prouve quelle importance Armstrong attachait à arrêter les progrès des Anglais de ce côté,—quelle importance aussi ces derniers attachaient à la possibilité de reculer cette frontière vers le sud. Le Ministre de la Guerre semblait entièrement oublier que Washington était sans défense, à la merci d'une attaque qui aurait pu être tentée par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement donné l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin et Bayard traînant en longueur, il fut enfin question de fortifier Washington, siège du gouvernement et cette mission fut confiée au général Winder. Ce général, qui ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le parcourir en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août, il n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense de la ville. Cette inertie, ou cette négligence, était d'autant plus coupable, qu'une expédition anglaise, commandée par le major-général Robert Ross, était en route, à l'effet d'opérer une diversion sur les côtes des États-Unis d'Amérique, au profit de l'armée employée à la défense du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai 1814, un corps isolé de troupes américaines ayant fait un raid non autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point, saccageant les propriétés privées sur leur passage, Prévost prévint immédiatement le vice-amiral Cochrane qu'il serait équitable de tirer vengeance d'un tel affront, et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude, en juillet, elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés sur la côte[92]. Après avoir réalisé ces représailles, trois buts étaient à atteindre: délivrer la flotille du capitaine S. Barney, bloquée dans la rivière Patuxent,—s'emparer de Baltimore,—insulter Washington. On voit que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder étaient justifiées.

Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg. Malgré une défense énergique, au cours de laquelle, Barney prouva qu'il aurait été plus désigné que Winder pour commander l'armée américaine, le général Ross marcha sur Washington, à la tête de ses troupes. La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons de la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut accueilli par une fusillade dirigée contre lui, de la maison occupée autrefois par Gallatin, sur la place du Capitole. Le cheval de Ross fut tué, mais la maison fut incendiée. Le gros de l'armée anglaise campait hors de la ville. Une partie reçut l'ordre de mettre le feu au Capitole et, aussitôt que les flammes en eurent fait leur proie, Ross et Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats et animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement, se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à la Maison-Blanche et y mirent aussi le feu. Au même moment, les navires ancrés dans le bras oriental du Potomac, sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de tous ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur sinistre que Madison et les ministres en fuite purent apercevoir du haut des collines du Maryland et de la Virginie.

Un des rares civils demeurés dans la ville était notre représentant, Sérurier; il fit à Talleyrand la description suivante de ce spectacle tragique[93]:

«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible et aussi magnifique. Votre excellence, connaissant la nature pittoresque et la grandeur des environs, peut s'en faire une idée. Une profonde obscurité régnait dans la partie de la ville que j'occupe et nous étions abandonnés aux conjectures et aux rapports mensongers de nègres, sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé par des porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la direction de la Maison-Blanche qui est située près de la mienne. Les nègres rapportèrent qu'elle devait être incendiée ainsi que tous les bâtiments des ministères. Je crus que ce que j'avais de mieux à faire, dans ce moment, c'était d'envoyer un de mes gens au général, avec une lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la maison de l'ambassadeur de France pour la protéger... Mon messager trouva le général Ross à la Maison-Blanche où on rassemblait dans le salon tous les meubles qu'on pouvait trouver pour y mettre le feu. Le général répondit que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa Majesté en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à cet effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant, il aurait le plaisir de me rendre visite.»

Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné à cette expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement, avec un flegme et une méthode toute britanniques, dans un silence et un ordre effrayant, présidant, en somme, à des actes de brigandages qu'on aurait voulu pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de passion, pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la place ici d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais impartiaux eux-mêmes n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il nous suffise de rappeler qu'en entrant dans la maison du Président, les soldats trouvèrent table mise et se régalèrent d'un menu copieux qui ne leur avait pas été destiné,—et aussi que la Présidente n'eut que le temps de faire décrocher un portrait de Washington pour le soustraire à la fureur dévastatrice de l'ennemi.