Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était arrêté trop longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans vers laquelle se dirigeait Pakenham, ayant sous ses ordres une flotte et une armée importantes. Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui comptait alors à peine vingt mille habitants, ne sembla pas se rendre compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au moment, du moins, où il se trouva en présence de l'ennemi. Il était en train de faire une inspection du côté de Chef-Menteur et du lac Pontchartrain, quand les Anglais commencèrent leur attaque du côté du lac Borgne. Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en face du danger, il retrouva tous ses talents militaires.

Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance d'une petite armée[95], composée de milices levées à la hâte, le formidable armement préparé, à grands frais, par l'Angleterre, échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa l'attaque de l'ennemi. Ce fut le 8 janvier 1815, jour à jamais mémorable dans les annales de l'histoire de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre de la Révolution,—il vous reste à faire la guerre de la libération définitive.» Cette libération venait de s'achever avec la victoire de la Nouvelle-Orléans. Au moment même où Napoléon allait jouer sa dernière chance dans la plaine de Waterloo, les États-Unis se voyaient définitivement en possession de la vallée du Mississipi qui leur permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux, et de relier, en même temps, les plages méridionales du golfe du Mexique aux étendues septentrionales de la région des Grands-Lacs.

CHAPITRE XIII
LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN
DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN AMÉRIQUE.

Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Son voyage de Fontainebleau à Fréjus. — Il semble prendre au sérieux sa petite royauté. — La comédie après la tragédie. — Son retour en France. — Les événements d'Amérique y ont contribué. — Les contingents de Wellington qui opéraient aux États-Unis reviennent en Europe pour prendre part à la bataille de Waterloo. — L'influence que l'Amérique avait toujours exercée sur la carrière de Napoléon se fait de nouveau sentir à son déclin. — Le Congrès de Vienne refait une Europe nouvelle. — Le traité de Gand tend à libérer les États-Unis de toute ingérence européenne.

Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit en hâte dans le midi de la France pour regagner son minuscule royaume de l'île d'Elbe, dérisoire souveraineté que les alliés avaient consenti à lui laisser, d'après le choix auquel il s'était lui-même arrêté.

C'était à la fois trop et pas assez.

C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser et à administrer un territoire insulaire qui équivalait à l'importance et à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve que ses qualités d'initiative n'étaient pas atteintes.

Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en travail, dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui avait assignées, pour reprendre le rêve de sa domination universelle.

Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne puissance, le génie de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs de la Sainte-Alliance en train de refaire la carte de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.

En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre dans ce nid à portée de vue de son berceau et où, pour l'Autriche, l'aigle se trouvait encore trop près de l'aiglon.