La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète, les allées et venues qui se produisaient à l'intérieur et autour de l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir que tronquées, falsifiées: on ne laissait passer que des informations strictement révisées par une censure méticuleuse. On sait comment ces mesures sévères furent habilement déjouées.
Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe, qu'on appelait toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre des fortes émotions par lesquelles il avait passé durant son voyage de Fontainebleau à Fréjus. Sur cette route de l'exil, il avait été accompagné par des officiers autrichiens et anglais ayant pour mission—ô dérision!—de le protéger contre les manifestations hostiles des populations qui avaient déjà changé avec enthousiasme la cocarde tricolore contre la cocarde blanche. L'animosité à son adresse était surexcitée à un tel point, surtout en Provence, que pour éviter de tomber sous les coups d'un assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre la livrée et la place d'un de ses courriers à cheval qui précédaient ses équipages.
Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et meurtri, il vint échouer à l'auberge de la Calade, près d'Aix. Il ordonna à la femme de l'aubergiste de préparer les relais de Sa Majesté. Cette femme qui était d'une exubérance toute méridionale, lui demanda si son maître allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon, ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer avec lui. Sûrement, on lui fera boire un coup dans la mer, à lui et à toute sa séquelle. Et on aura raison. Car, sans cela, il sera de retour avant trois mois.»
«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de ses couteaux de cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en toucher la pointe avec le doigt: «Il est bien affilé, regarde. Si quelqu'un veut, tout-à-l'heure, utiliser l'instrument, je le lui prêterai volontiers. Ce sera plutôt fait.» Le reste de la caravane l'avait rejoint sur ces entrefaites et put le voir, blême de colère, jeter à terre, comme du poison, le vin qui lui était servi[96]».
Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais sa force physique et morale avait assez de ressort pour qu'il reprît vite possession de lui-même. On peut dire que l'ambiance nouvelle dans laquelle il allait se trouver, agit sur lui comme une potion calmante sur un organisme surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais reposé, trouva un dérivatif excellent dans des occupations, à première vue, puériles et indignes de son génie.
On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.
Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines obligations de son nouvel état, accorder une importance exagérée aux couleurs et à la forme de son nouveau pavillon, discuter sur la dimension de la cocarde destinée à ses nouveaux sujets; quand on le vit faire son entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant de solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement, par la force acquise, le geste si glorieusement dessiné sur la scène du monde, en un geste piteusement terminé sur une scène aux proportions si étroites.
Ce fut souvent une pitrerie lamentable.
L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la petite île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,—autant de jouets laissés à une vanité désemparée et à un orgueil qui ne put plus se nourrir que d'apparences.
Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète. Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, il ne put tenir en place.