Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la difficulté de la situation et de la nécessité de terminer la guerre, les commissaires ne pouvaient s'entendre sur la possibilité de reconnaître le droit des Américains sur les pêcheries ni le droit des Anglais à la navigation du Mississipi. On finit cependant par s'arrêter à l'idée de ne faire aucune allusion dans le traité à ces deux questions délicates. On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.
À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux exigences des deux partis en présence; il en sacrifiait les plus ardemment exprimées au début des négociations. Les Américains durent renoncer aux compensations pour les spoliations britanniques; ils furent obligés de mettre en question leurs droits sur Eastport et leurs droits de pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la presse des matelots et au blocus; ils se virent contester leur droit de naviguer sur le Mississipi et de faire le commerce avec les Indiens.
Tout compte fait, les Américains purent passer, en apparence du moins, pour avoir fait un mauvais marché. Cela était peut-être vrai, si l'on s'arrête à l'acquit des avantages palpables obtenus. Cela ne l'était pas quand on songe que leur triomphe fut plutôt moral que matériel. Ils avaient gagné leur émancipation définitive,—point essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus tard. Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait pour eux, le temps, facteur puissant, négociateur irrésistible qui devait leur être finalement favorable et parfaire l'œuvre à laquelle, au XVIIIe siècle, Louis XVI, et, au commencement du XIXe siècle, Napoléon, avaient directement ou indirectement collaboré.
Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir, devant eux, la perspective d'une carrière brillante et sans bornes, la réaction va triompher en Europe. Les théories sociales, les idées d'émancipation issues de la Révolution, l'individualisme vainqueur, chez nous, de l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi, au pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent chemin et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans une certaine mesure du moins.
Les graines de liberté, semées au hasard, germeront plus tard. Pour le moment, la promesse de cette liberté qui avait été faite au peuple par la Prusse, au nom du patriotisme, fut honteusement oubliée. La Prusse va préparer son rôle de domination en Allemagne, avant de prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna, elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par la force brutale du militarisme. L'Europe ne le devina pas. Le fait saillant et qui primait toutes les autres considérations émanait du triomphe de l'Angleterre: la lutte séculaire entre elle et la France était terminée.
Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et défendait le principe de la «légitimité», formule dont il réclamait avec orgueil la paternité, sut redonner à la France une attitude de grande puissance. Il y fallait une habilité subtile, à la fois cynique et profonde. Les qualités et les défauts de l'ambassadeur de Louis XVIII répondaient précisément aux nécessités du moment. On a pu lui reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe à une alliance anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver l'intégrité du royaume de Saxe, contribué à l'établissement de la Prusse sur les bords du Rhin, ce qui mettait cette puissance en contact direct avec la frontière française et lui permettait de prendre le rôle de sentinelle avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de la future unité allemande, réalisée sous son égide.
En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En réalité, la menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était annexée la Saxe, annexion qui l'aurait agrandie singulièrement au cœur même de l'Allemagne où elle aurait constitué un bloc homogène et redoutable qu'un rapprochement temporaire avec la France n'aurait pas arrêté dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.
Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que nos cœurs patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte implacable dont l'Amérique avait été un des enjeux les plus importants. Mais, si elle avait pu s'emparer de beaucoup de nos colonies, l'Amérique lui échappait. Et, pour des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi prophétique qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire et devait bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances. Le danger anglais avait disparu pour la France: le danger allemand se dessinait à l'horizon.
Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa pas de Napoléon—dans les discussions du Congrès de Vienne où l'on détruisit son œuvre, il ne fut pas question de l'Amérique. Pourtant, comme une action subsidiaire mais de grande portée, se fait sentir à côté des protocoles officiels, poussée de l'impondérable, l'influence que Napoléon avait exercée sur les événements que nous venons de résumer.
Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était vaincue à la Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais hors des atteintes de la France et de l'Angleterre, peut marcher sans entraves vers la constitution de sa nationalité et le développement de sa grandeur.