Mon service m'appela bientôt auprès du prince. Quelles étaient alors mes opinions politiques? je serais assez embarrassé de le dire au juste. Au collége, le mot de liberté avait noblement résonné à mon oreille; mais j'étais trop familiarisé dès l'enfance avec l'ordre établi pour y voir un esclavage. Comme le roi était bon, je ne concevais guère qu'on eût rien à redouter de son pouvoir quelle qu'en fût la nature. Ce n'est pas d'ailleurs dans la ville où l'on vivait d'abus que les inconvéniens des abus se faisaient sentir. Cependant, aux approches de la révolution, mon caractère, qui me porte à l'indépendance, m'avait fait partager un moment les espérances de la nation; mais le spectacle du mal que faisait à une famille que j'aimais cette révolution, qui n'améliorait pas encore le sort du peuple, me la fit bientôt prendre en aversion. Je sentais, au fait, plus que je ne réfléchissais; dominé par des affections plus que par des opinions, j'étais aristocrate.

Un an s'était écoulé sans que Monsieur, à qui je m'étais attaché pour avoir l'occasion de lui parler, m'eût adressé un seul mot. À Paris, il rompit enfin le silence; non pas tout-à-fait pour ma satisfaction. Peu de temps après son installation au Luxembourg avait été donnée la première représentation de Charles IX. On ne peut s'exagérer l'effet de cet ouvrage qui flattait et blessait si vivement les deux opinions entre lesquelles se partageait la capitale. L'enthousiasme qu'il excitait chez les amis de la révolution peut seul donner la mesure de l'indignation qu'il excitait chez ses ennemis. La cour en était révoltée, et Monsieur, qui n'était pas moins puriste en fait de littérature qu'en matière de politique, n'y voyait qu'une double profanation.

Quoiqu'il s'abstînt assez habituellement d'exprimer devant sa maison ses opinions sur tout ce qui était en contact avec les affaires du temps, l'humeur que lui donnait le succès de Charles IX était si grande, qu'il ne pouvait la dissimuler dès qu'il se présentait quelqu'un avec qui il croyait pouvoir parler de littérature. Un jour que j'étais venu au lever pour faire ma cour, Rhulières y vient aussi pour le même motif; le prince de le mettre sur l'article de Charles IX et d'en faire une critique amère, que le courtisan, comme de raison, se gardait bien d'improuver; j'étais fort éloigné de l'improuver moi-même. Indépendamment de ce que les préjugés du prince étaient aussi les miens, peut-être une secrète jalousie de métier me poussait-elle à mon insu dans la sévérité. Monsieur termine sa diatribe par ces mots: «Je n'ai encore rencontré personne qui ait vu cette pièce deux fois.—Je ne l'ai vue qu'une, dit complaisamment Rhulières.—Et moi, je l'ai vue deux, répliquai-je étourdiment.—Je vous en fais mon compliment,» reprend le prince, sans me laisser le temps de m'expliquer.

Cette répartie, qui aurait déconcerté un homme plus hardi que moi, me chagrina d'autant plus qu'elle me prouvait que mon aveu était attribué à une intention très-différente de celle qui me l'avait inspiré, et que le prince, dans le sens duquel j'abondais, croyait que j'avais profité des circonstances pour le narguer, pour le braver. Cette idée m'était insupportable. Une franche explication de mes opinions, me dis-je, pourrait seule me laver d'un tort aussi lâche; mais cette explication sera-t-elle lue, si je la fais en prose? Le lever fini, je vais y rêver dans le jardin du Luxembourg, d'où malgré la pluie, je ne sors qu'après avoir rimé la pièce que je transcris ici, pièce que j'avais supprimée, et qui a été publiée par un lâche abus de confiance, ainsi qu'on l'apprendra plus bas.

Deux fois je l'ai vu cet ouvrage
Dont le public est enchanté:
Deux fois! c'est faire, en vérité,
Preuve de curiosité
Et bien plus encor de courage.

J'attendais d'un hardi pinceau
De grands effets, de sublimes peintures:
Je n'ai vu qu'un triste tableau
Surchargé de caricatures.
Tous les objets y sont petits;

Au lieu de cette adroite reine
Qui du palais de Médicis
Voulut transplanter dans Paris
La politique ultramontaine,
En cet infidèle croquis
Je trouve une femme intrigante,
Et qui, dans ses projets bornés,
Politique moins que méchante,
N'y voit pas plus loin que son nez.

Cruel, humain par fantaisie,
Dans Charles l'auteur, à plaisir,
Semble avoir voulu réunir
Les divers genres de folie.
Soit pour le mieux, soit pour le pis,
Sans cesse du dernier avis,
Ce monarque, par trop facile,
En furieux enfin changé,
Finit par tomber enragé,
Sans doute las d'être imbécile.

L'altier Guise est un fanfaron,
Grand débiteur de gasconades,
Qui s'exhale en rodomontades
Et se venge par trahison.
Sous votre indécent équipage,
Prêtre lorrain, on reconnaît
L'ancien prophète Mahomet,
Que la barrette et le rochet
Déguisent moins que son langage.

L'Amiral, éternel parleur,
Hardi bavard, soldat timide,
Parle guerre en prédicateur,
Et prêche comme un invalide.
Le Chancelier n'est pas malin;
Mais il a fort bonne mémoire,
Et cite à tous propos l'histoire
Comme un pédant fait son latin.