Quant à ce roi cher à la France,
Père de ses sujets vaincus,
Qui nous conquit par ses vertus
Et se vengea par sa clémence;
Devant qui l'Espagne pâlit,
Qui toujours veillant pour la gloire,
Toujours plus à cheval qu'au lit,
Volait de victoire en victoire;
Qui, joignant l'olive aux lauriers,
Fut plus grand dans la paix encor que dans la guerre;
Et vivant dans ses héritiers,
Fait, même après sa mort, le bonheur de la terre,
Bourbon, en Crispin travesti,
De l'Amiral, très-digne élève,
Me montre le vainqueur d'Ivri
Sans cesse épouvanté d'un rêve.
Cent fois croyant rêver aussi,
J'entendais applaudir à ce drame admirable,
Chef-d'oeuvre unique, incomparable,
Et Corneille, et Racine, et le noir Crébillon,
Et l'Homère français qui célébra Bourbon,
N'ont jamais rien fait de semblable!

Quoiqu'écrit souvent au hasard,
Dénué d'intérêt et d'art,
Je conçois bien que par méprise
Il puisse avoir des partisans.
De bons chrétiens, d'honnêtes gens.
Vont aux Français comme à l'église:
Oremus, bénédictions,
Y pleuvent par profusions
En ces tristes jours de réforme;
Et du crime le plus énorme
On reçoit absolution
D'un cierge de nouvelle forme,
Et soldé par la nation.
On s'agenouille, on carillonne;
Un prêtre énergumène tonne
Dans un assez mauvais sermon;
Et, dupe de l'illusion,
L'auditeur croit dormir au prône.

Pour moi, je n'y dormirai plus,
Et si deux fois, en dépit de Phébus.
J'ai dans ce drame en vain cherché la vraisemblance,
L'intérêt et la convenance,
Cet excès de persévérance
Pourrait-il m'être reproché?
Non, l'on sait trop que ce péché
Porte avec lui sa pénitence.

Le lendemain je retourne au lever et je remets ces vers à Monsieur. Ils ne sont pas excellens, à beaucoup près; eussent-ils été moins bons encore, ils ne pouvaient être accueillis qu'avec faveur. Les passions sont indulgentes pour qui les flatte. Le prince, par des mots aimables répara tout ce qu'avait d'amer le propos de la veille. Le sourire que j'avais vu sur toutes les figures au moment où j'avais osé me remontrer, prit un caractère tout opposé à celui qu'il avait eu d'abord, et qui n'était rien moins que celui de la bienveillance: mon triomphe fut complet.

Cette anecdote a peu d'importance; je ne l'eusse pas consignée dans ces Souvenirs si elle ne se rattachait pas à un fait plus grave. Le succès que l'esprit de parti avait procuré à ces vers que je ne voulus pourtant pas laisser imprimer, en fit multiplier les copies. La Harpe lui-même, qui les trouva bons parce qu'il n'aimait pas Chénier, me les demanda, mais seulement pour les envoyer en Russie.

Fidèle à sa parole, il ne les avait communiqués à personne en France; mais ce qui ne s'était pas fait de son vivant, se fit après sa mort. Le libraire Migneret, à qui il avait laissé ses papiers, trouvant cette pièce dans la correspondance russe, la livra à l'impression en 1804 avec le recueil dont elle faisait partie; ainsi ces vers, composés contre Chénier dans un temps où divisé d'opinion avec lui, je ne le connaissais pas personnellement, allaient être publiés à une époque où, rapprochés du moins par les doctrines littéraires, et membres du même corps, nous vivions dans une liaison qui ressemblait déjà à de l'amitié. Les gens de lettres à qui le libraire s'en était remis de la révision de cette édition, et parmi lesquels se trouvait l'honnête Esménard, se réjouissaient entre eux du scandale que cette révélation allait exciter, quand le hasard qui, s'il gâte bien des choses, en raccommode quelques unes aussi, déconcerta leur calcul.

Migneret, comme nombre de gens le font encore, ne se faisant pas scrupule de profiter des faveurs d'un gouvernement qu'il n'aimait pas, avait demandé et obtenu, sur ma proposition, pour son fils une place au Lycée de Paris. Jaloux de me prouver sa reconnaissance, il me pria de lui permettre de m'apporter un exemplaire de la Correspondance posthume de La Harpe, laquelle, me dit-il, était alors sous presse, et il me demanda, par occasion, si je ne pensais pas qu'il pût s'y trouver quelque chose de nature à me contrarier. Rêvant à cela, je me rappelai les vers sur Charles IX; et comme il m'avoua qu'ils s'y trouvaient, je ne lui cachai pas le chagrin que me donnerait la fausse position où il me mettrait en les y laissant. «Vous me ferez payer à quarante ans, lui dis-je, mes torts de vingt ans, et vous rendrez La Harpe coupable d'un abus de confiance, d'une violation de sa parole: au reste, mon parti sera bientôt pris: je ne nierai pas ce que j'ai fait, mais je n'hésiterai pas à le désavouer. Fussé-je aussi injuste envers Chénier que je l'étais autrefois, je ne me joindrais pas à ses ennemis pour l'accabler aujourd'hui que, déchu de sa puissance, il est en butte à la rigueur du gouvernement.»

Quelques jours après, Migneret revint. «La feuille où vos vers se trouvaient était tirée, dit-il, mais j'y ai fait mettre un carton, c'est ce dont vous vous convaincrez par l'exemplaire que je vous apporte.»

Les intentions de ce galant homme n'ont pourtant pas été absolument remplies. Ces vers dont les reviseurs avaient gardé des épreuves, ont passé dans quelques mains. M. Roger, mon confrère à l'Académie française, m'a remis celle qu'il possédait. M. Beuchot n'en a pas usé moins loyalement, et j'aime à l'en remercier ici. Mais tous ceux qui ont surpris cette confidence n'ont pas eu la même délicatesse, et c'est probablement sur un des exemplaires qu'ils avaient conservés que cette pièce a été transcrite dans une compilation que le libraire Weissembrouk publiait à Bruxelles sous le titre d'Esprit des journaux[19]. Je doute toutefois que Chénier en ait jamais eu connaissance. Au reste, nous n'en avons pas moins vécu d'accord, même à l'Institut, ce qui n'était pas toujours facile avec lui.

La présence de Rhulières avait manqué au plaisir que me donna ma rentrée en grâce, mais on ne peut tout avoir: je m'en consolai en pensant que je n'avais pas assez d'importance pour que cet académicien, qui n'était rien moins que charitable, songeât à se moquer de moi.